Détonnant entretien avec Pr Mamadou Diouf : Macky Sall, Ousmane Sonko et les émeutes

samedi 13 mars 2021 • 992 lectures • 0 commentaires

Politique 3 mois Taille

Détonnant entretien avec Pr Mamadou Diouf : Macky Sall, Ousmane Sonko et les émeutes

Professeur d’études africaines et d’histoire à la prestigieuse université Columbia de New York, Mamadou Diouf jette un regard froid et lucide sur la situation qui prévaut au Sénégal, marquée par les récentes émeutes engendrées par l’arrestation de Ousmane Sonko.

Vous avez suivi les récentes émeutes qui ont eu lieu au Sénégal, ces derniers jours, comment avez-vous vécu cette situation des Etats-Unis où vous vous trouvez ?
Les récentes émeutes qui se sont déroulées au Sénégal signalent l’ampleur du désenchantement de la population, de la jeunesse en particulier, face à la crise multiforme qui fait se retourner la société sénégalaise sur elle-même, sur les plans économique, social, culturel, politique et surtout moral.


Quelle analyse faites-vous de ces violentes manifestations ?
Elles sont aussi un cri de détresse et un appel ferme et déterminé à la classe dirigeante, aux élites traditionnelles et modernes, aux partenaires pour qu’ils prennent en compte les demandes sociales, économiques et politiques de la société sénégalaise. Elles sont la radicale notification que «l’émergence» est un leurre et que l’imaginaire mis en circulation par la classe dirigeante, construite autour de la rhétorique des infrastructures et de milliards amassés auprès des bailleurs de fonds et banques privées, a atteint ses limites. 


En tant qu’historien, est-ce qu’il y a eu par le passé, des événements d’une telle ampleur au Sénégal ?
Il est difficile, lorsqu’on adopte une perspective historique de mesurer et comparer l’ampleur des évènements dans l’espace et dans le temps. Cependant, on peut dire que la couverture géographique – l’ensemble du territoire – les pertes humaines et les nombreuses destructions matérielles enregistrées, attestent une sévérité quasi inédite. En outre, les manifestations ont eu lieu dans un contexte non-électoral. Elles augurent ce qui peut arriver au cours des prochaines élections, si l’actuel président décide de se représenter en faisant fi de la provision de la limite des deux mandats constitutionnels. Sont-elles une sommation adressée au président et à ses soutiens ? On ne peut nier la récurrence des bouffées de violence dans l’espace politique sénégalais, alimentées par des contestations politiques et syndicales depuis la période coloniale, principalement dans le contexte des campagnes électorales, des élections et de la proclamation des résultats. Sans conteste, la séquence la plus marquante est les deux dernières décennies du 20e siècle, plus précisément des élections de 1988 à celles de 2000, qui marque l’avènement de l’alternance démocratique. Ces dernières clôturent provisoirement les cycles successifs de manifestations violentes et de réformes démocratiques pour desserrer l’étau du contrôle autoritaire de la société, de la corruption, de la transhumance, de la cooptation des élites et de la répression. Il faut reconnaître que les cycles de violence ont toujours été d’une intensité et d’une durée variables. Des propriétés qui peuvent servir de mesure dans un exercice comparatif. Une cartographie des manifestations violentes retiendrait très certainement, les élections de 1988, organisées dans un contexte marqué par le déclin économique, l’échec du renouveau du processus démocratique, l’impopularité du régime socialiste dans les villes qui contraste fortement avec les échos favorables du Sopi, la frustration et la colère des jeunes. Beaucoup d’observateurs et d’universitaires considèrent les évènements de 1988 comme la crise la plus grave du pays depuis 1962. Il ne faut pas oublier que pour garder le contrôle de la situation, le gouvernement a été obligé de décréter l’état d’urgence. Les manifestations qui font suite à la proclamation des résultats des élections de 1993 et l’assassinat de Me Babacar Seye, vice-président de la Cour Suprême, sont un autre épisode. Les manipulations de la Constitution, les réformes du code électoral destinés à garantir le maintien du Ps au pouvoir, les entrées/sorties des partis d’opposition dans le régime accentuent le désenchantement d’un segment de l’élite et des jeunes et le discrédit de la classe politique. Une situation qui ouvre l’espace public aux mouvements d’inspiration religieuses, confrériques ou non. Ils sont présents dans la campagne électorale et les élections de 1993. L’association des Moustarchidine qui a participé à la campagne électorale de l’opposition et aux manifestations contre les élections, est accusée par le gouvernement d’avoir participé aux émeutes de 1994 qui ont fait 6 morts parmi les policiers. Le mouvement est interdit et son leader emprisonné. Par contre, les élections de 1998 sont marquées par un taux de participation extrêmement faible, le plus bas de l'histoire postcoloniale du Sénégal. Il ne faudrait pas se limiter aux épisodes électoraux et post-électoraux. Au cours de la même période (les décennies 1980 et 1990), et jusqu'à aujourd’hui, la «crise casamançaise» continue de faire de nombreuses victimes, civiles, militaires et rebelles. L’autre évènement marquant est la « crise sénégalo-mauritanienne » de 1989 avec son cortège de morts et ses milliers de réfugiés. 


Les manifestations ont été déclenchées par l’arrestation d’Ousmane Sonko, mais elles ont vite eu un cachet populaire aux allures de soulèvement, est-ce à dire que les populations en ont marre du pouvoir en place ? 
L’arrestation d’Ousmane Sonko a été perçue d’une part, comme un complot ourdi par le régime, pour, comme à son habitude, éliminer ses rivaux les plus sérieux (les cas Karim Wade et Khalifa Sall), avant les joutes électorales. D’autre part, la détermination à liquider Sonko et à le sortir de l’espace public se présente comme la chronique annoncée d‘une candidature de Macky Sall pour un troisième mandat. Les deux manœuvres ont été des opportunités et pour Sonko et ses partisans et pour « les démocrates » et la « société civile » de converger pour rouvrir le projet du renouveau démocratique qui a porté les alternances et tracer une ligne rouge pour contenir un régime arrogant et un président absent de l’espace public. Rappelez-vous qu’il a supprimé le poste de Premier ministre pour être en première ligne. Il est devenu introuvable et son régime est muet.


Les manifestants ont profité de ces émeutes pour agiter la question du Franc Cfa, la gestion des ressources naturelles, le troisième mandat… qu’est-ce que cela dénote ?
La bataille pour la bonne gouvernance, le respect des prérogatives citoyennes, la responsabilité et la comptabilité de la classe dirigeante, couvrent aussi bien les questions nationales que les effets de notre présence sur la scène de la globalisation et les héritages et relations avec l’ancienne puissance coloniale. Dans tous ces registres, économique, politique, culturel et social, les représentations et les imaginaires sont déterminants. Les perceptions relatives à la présence des intérêts français au Sénégal, à leur protection systématique par la classe dirigeante et au soutien français au régime, alimentent la contestation et tournent les intérêts français en cible. Ces perceptions et actions sont-elles la manifestation d’une nouvelle aventure de sortie du temps postcolonial, comme dans beaucoup de pays du « Global South » et d’inauguration de l’incorporation dans le temps du monde, en enterrant des symboles et en recouvrant nos richesses naturelles ? Un autre facteur doit aussi être pris en considération. Les attaques contre les enseignes françaises, en particulier Auchan, signalent aussi l’extrême pauvreté de certaines catégories sociales. Les émeutes ont été une occasion pour se servir.


Est-ce réellement possible pour le Sénégal d’asseoir sa démocratie et son développement sans la France ?
Absolument. On n’a besoin ni de la France, ni de la Chine, ni des États-Unis, même si on peut apprendre de leur histoire. Par contre, on a besoin de travailler avec nos voisins du Sahel, de la CEDEAO et de l’Union Africaine pour asseoir les démocraties africaines dans une nouvelle géographie panafricaine. A nous de définir les questions, de tirer les leçons et de les appliquer. La démocratie sénégalaise qui exige une double transition d’une société traditionnelle à une société moderne et d’une société autoritaire à une société démocratique, ne peut être que l’œuvre des Sénégalais et des Sénégalaises. Ses couleurs, ses structures, son langage, ses formules et historicités ne peuvent être que résolument sénégalais, ouest africains et africains. 


Beaucoup de mouvements panafricains ont envoyé des messages de soutien au peuple sénégalais, n’est-ce pas le début d’un réveil des consciences dans la lutte contre l’impérialisme occidental dans le continent ?
Je pense que ces engagements au delà des frontières coloniales remettent en circulation les projets de construction régionale et panafricaine. Ces deux dimensions sont les instruments les plus appropriés de la lutte contre ce que vous appelez « l’impérialisme occidental ». Ce qui importe le plus n’est pas de tourner son regard vers l’Occident (lisez l’extraordinaire livre de Camara Laye, Le regard du roi, 1956), mais de construire des ensembles politiquement, économiquement, culturellement et socialement solides pour participer au concert des nations et proposer une contribution africaine à la condition humaine. Bien sûr résister au projet hégémonique est un élément de l’agenda, mais construire des sociétés libres, démocratiques et prospères, est la condition sine qua non de la libération et de l’émancipation des peuples africains. 


Pour en revenir au Sénégal, à votre avis, qu’est-ce que le Président Macky Sall doit faire pour gérer au mieux le reste de son mandat ?
Le chantier est immense, mais une partie du travail est déjà mâchée pour lui avec les conclusions des Assises nationales. Il faudra qu’il se mette à l’écoute du peuple sénégalais, s’entoure d’un gouvernement restreint et compétent en appliquant sa doctrine de « la patrie avant le parti » ; rétablir le poste de Premier ministre ; investir dans l’éducation et la santé ; définir une politique de la jeunesse et de l’emploi des jeunes et lutter contre la corruption qui a gangrène les institutions et la société. Le président Sall a devant lui une extraordinaire opportunité de contribuer à la refondation morale et matérielle de la société sénégalaise, à la paix et à la stabilité dans la région du Sahel. 


On parle beaucoup des politiques de jeunesse, le président a même annoncé une réorientation budgétaire dans ce sens, est-ce la meilleure thérapie par rapport à ce qui s’est passé ?
Une intervention qui porte sur les jeunes et l’intervention budgétaire, est limitée et opportuniste. L’agenda doit être un agenda global, politique, économique, social et culturel. Les politiques de jeunesse ne sont pas seules en cause. On a affaire à une crise et l’ensemble des secteurs. Il faut un projet national et régional. Il s’agit d’une entreprise d’envergure : refonder la société sénégalaise et non de colmater des brèches. Certains aspects sont ébauchés dans les conclusions des Assises nationales. 
ADAMA DIENG

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Publié par

Namory BARRY

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