Création de parti ou mouvement politique : Jeunesse pressée ou prémices d’une alternance générationnelle

mercredi 31 mars 2021 • 216 lectures • 0 commentaires

Politique 2 semaines Taille

Création de parti ou mouvement politique : Jeunesse pressée ou prémices d’une alternance générationnelle

C’est à la mode. Les jeunes quittent de plus en plus leur formation politique et créent leur parti ou mouvement politique. Qu’est-ce qui sous-tend cette nouvelle tendance ? Quelles sont leurs motivations ? Quelle offre politique ces jeunes présentent aux Sénégalais. L’Observateur tente de percer le mystère avec des spécialistes en science politique. 

En rupture de ban avec Rewmi, Déthié Fall avait annoncé la couleur, quelques jours plus tôt. Et c’est le dimanche 28 mars 2021 dans le très huppé Fun City niché sur la Vdn que le député a officialisé son divorce d’avec le Parti Orange d’Idrissa Seck (président du Conseil économique sociale et environnemental-Cese). L’ancien numéro 2 de Rewmi conduit désormais sa propre barque dénommée Parti républicain pour le progrès «Disso ak askan wi». Pour Déthié Fall, le temps était venu pour lui de prendre son destin en mains et de tracer sa propre trajectoire politique, conformément à ses idées. Il dit à ce propos : «Il urge plus que jamais de libérer l’ascenseur injustement bloqué par les gouvernants désormais peu soucieux du devenir de leurs concitoyens par le morcellement de privilèges indus (…), le changement est possible». Et cette mutation devra passer, selon lui, par une nouvelle offre politique offerte aux Sénégalais, notamment «le profilage de notre système économique qui fera de nos terres notre source de nourriture et non celles des autres pays. Avec la création d’emplois massifs surtout pour les jeunes et les femmes par une modernisation de l’agriculture, et des champions d’industries sénégalaises dans l’agroalimentaires». Le cas Déthié Fall est patent. Mais il est le énième posé par des jeunes qui ont souhaité s’affranchir de leur formation politique pour créer leur propre parti ou mouvement politique. En avril 2018, le chef de file de la Jeunesse pour la démocratie et le socialisme  (Jds), Babacar Diop, quittait le navire socialiste dont son mouvement était affilié. Son mouvement deviendra Forces démocratiques sénégalaises (Fds), dont le combat porte sur la «révolution politique et pacifique». Un an plus tôt, en décembre 2017, Thierno Bocoum, ex-député rewmiste osait Agir. L’ancien chargé de Com’ de Rewmi tournait le dos à son mentor Idrissa Seck et créa l’Alliance générationnelle pour les intérêts de la République (Agir). Un mouvement politique engagé dans la lutte contre la «mauvaise» gestion du régime de Macky Sall. Last but no least… En 2014, on assistait à la création de Pastef-Les Patriotes, un des partis politiques les plus critiques de la gouvernance politique du Président Macky Sall. Conduit par l’ancien inspecteur principal des Impôts et des Domaines, Ousmane Sonko radié de la Fonction publique par décret présidentiel N°2016-1239 pour «manquement au droit de réserve». Ce parti «antisystème» s’est fixé comme ligne directrice la dénonciation systématique des «cafards» du pouvoir en place et le rejet du modèle de gouvernance des politiques publiques «inspirées» de l’ancienne métropole. L’offre politique de Pastef est révolutionnaire sur tous les plans. Le 16 septembre 2018, Ousmane Sonko déclinait dans son livre programme dénommé «Solutions», les problèmes sociaux et économiques du Sénégal et les propositions pour y remédier. 


Ces mille raisons qui motivent les jeunes à créer un parti…
Les cas foisonnent. De plus en plus, les jeunes ont tendance à quitter leur formation politique pour créer leur propre mouvement ou parti politique. Mais qu’est-ce qui explique ce nouveau penchant des jeunes politiciens à tourner le dos à leurs mentors et à tracer leur destin politique ? Quelles en peuvent être les motivations ? Pr Abdourahmane Thiam, chef du département des Sciences politiques à la Faculté des Sciences juridiques et politiques de l’Ucad : «La création des partis politiques résulte de plusieurs facteurs. La tradition est qu'elle soit le fruit d'une volonté manifeste d'un individu ou d'un groupe.  C'est d'ailleurs pourquoi l'on dit que c'est une association.  Elle peut être la conséquence de scissions partisanes. Si aujourd'hui la création de partis ou mouvements politiques est portée par une génération de jeunes acteurs, c'est lié, à la fois, à un engagement politique de cette frange de la population, et à une volonté d'imprimer un rajeunissement de la classe politique. Le phénomène de création des mouvements s'explique aussi par la crise des partis en termes de représentation politique». Mieux, poursuit l’enseignant-chercheur en Marketing politique, Momar Thiam, à partir du moment où la référence idéologique n’est plus le critère déterminant pour adhérer à un parti politique, on va dans un parti ou crée un parti politique, en fonction des circonstances politiques actuelles. «Au Sénégal, explique-t-il, le nombre de partis politiques peut être expliqué pour la bonne et simple raison que la politique est devenue un métier pour certains. Et à partir de ce moment, créer un nouveau parti politique, c’est une manière aussi d’avoir un positionnement au niveau de l’échiquier politique pour demain pouvoir compter ou pouvoir être parmi ceux qui comptent. C’est la raison pour laquelle, certains n’ont pas hésité quelque fois à quitter le mouvement syndical pour créer un parti politique et d’autres quitter la société civile pour créer un mouvement ou parti politique. Ce sont des motivations diverses. La motivation, quelque part, c’est pour s’affranchir du parti dominant ou du parti géniteur». De l’analyse de Momar Thiam, il est clair que certains jeunes fuient le «diktat» des pères fondateurs des partis, qui imposent leur volonté et refusent toute démocratie interne au sein des formations politiques. Moussa Diaw, enseignant-chercheur en Sciences politiques à l’Ugb : «Il y a un problème de démocratie interne au niveau des partis politiques. Généralement, le leader fait du parti sa propriété et règne en maître absolu. Il n’admet pas une démocratie encore moins une rivalité au sein du parti. Ce qui fait que certains leaders ambitieux quittent et créent leur mouvement ou parti politique». Ibou Sané, professeur de sociologie politique à l’Ugb, adoube: «Le leader s’arcboute au sein du parti car c’est lui qui cotise et commande. Il ne va pas donc partager son fromage. Cela fâche les jeunes qui décident par la suite de partir». 


«Certains jeunes qui créent un parti n’ont pas d’offre politique et ne représentent rien»


Mais ce départ des jeunes qui décident de plonger dans le marigot politique infect de vieux crocodiles aux dents longues, offrent-ils de nouvelles perspectives aux populations ? Si oui, qu’est-ce qui différencie leur offre de celle de leur parti d’origine ? Moussa Diaw n’y va pas par quatre chemins.  Selon l’enseignant-chercheur en Sciences politiques à l’Ugb, «certains jeunes qui créent un parti n’ont pas d’offre politique. Ils créent leur mouvement parce qu’ils ont une certaine notoriété mais en réalité ils ne représentent rien». Et ne pèsent absolument pas sur l’échiquier politique en termes de représentativité. C’est ce qui explique, sans doute, cette course aux alliances à la mode. Moussa Diaw : «Il y a des jeunes très ambitieux et pressés qui quittent le parti parce qu’ils veulent apparaître sur le paysage politique. Ils pensent qu’idéologiquement, ils sont suffisamment préparés et veulent paraître devant la scène. Ils se trompent et créent leur mouvement pour participer à des alliances. Cela leur permet de partager des dividendes politiques en cas de victoire. Certains en font un fonds de commerce. C’est une motivation clientéliste et d’ambitions personnelles pour le partage du gâteau». Pr Ibou Sané partage le même avis. Pour lui, le salut de ces jeunes est dans les coalitions politiques. «Il faut avoir beaucoup d’argent et une base politique solide pour créer un parti politique. Mais la plupart de ces jeunes n’ont pas de base politique et de moyens. Donc nouer des alliances, reste leur principale porte de sortie». Et de survie politique. 


«Un besoin de renouvellement de la classe politique»


Toujours est-il que cet air d’alternance générationnelle continue de flotter dans le ciel sénégalais. Momar Thiam : «A partir du moment où la politique devient une affaire d’opportunités pour pouvoir avoir un statut social reconnu, on sort en général du parti géniteur pour créer son propre mouvement ou parti politique pour s’affirmer davantage et être un leader pour pouvoir demain être roi ou faiseur de roi. C’est une question de positionnement et d’opportunités. C’est aussi un besoin de renouvellement de la classe politique. C’est également le début d’une alternance générationnelle. Ce que les partis classiques n’ont jamais voulu. On a toujours l’impression que ces partis appartiennent à leurs leaders ou géniteurs et qui ne veulent pas du renouvellement des instances ou du personnel politique.  Certains pour s’affranchir, sont obligés de créer leur propre courant ou chapelle politique». «Un vent de changement souffle dans les partis politiques. Où les jeunes réclament de plus en plus une place importante dans les instances de décision. Ils ont compris que la vielle garde est en train de décrocher, petit à petit, ils ont donc besoin de se positionner en vue de porter le parti. Après 2024, on aura un Sénégal de jeunes qui vont envahir tout le champ politique», renchérit Ibou Sané. Moussa Diaw prend la balle au rebond. Pour lui, il est important d’avoir un renouvellement de l’élite. Il justifie : «Il ne faut pas que l’élite des années 70 se reproduit à chaque fois. Il faut avoir une élite qui a une nouvelle façon de penser la politique et de se projeter à l’avenir. Cette nouvelle élite doit avoir des valeurs d’éthique en rapport avec nos sociétés. Il nous faut donc un changement de paradigme qui viendra de cette nouvelle élite plus clairvoyante et en rupture avec l’ancien colonisateur».
Mais en attendant, la poussée politique d’Ousmane Sonko est évocatrice. Mais à quel prix ? «Sonko a embrigadé tout le monde. Puisqu’il a réussi, les gens vont limiter et voir s’ils vont aussi réussir. Mais dans les vrais combats politiques, leurs jeux d’alliances vont se dénouer», analyse Ibou Sané. Momar Thiam de lui emboiter le pas : «Sonko, c’est un cas spécifique. Il a été constant dans ses dénonciations contre le pouvoir en place. Son cas est assez spécifique. Sonko est issu du mouvement syndical au niveau des Impôts et domaines. Son apprentissage de la parole publique, de la défense des intérêts des travailleurs dans ce secteur a été fait au niveau syndical. Etant d’une génération qui n’a pas la fibre partisane idéologique, il s’est beaucoup appesanti sur ce qui fait les tares du système. C’est pour cela, il a une audience assez forte au niveau de la jeunesse ou une certaine franche de la population qui refuse ce système qui l’a toujours maintenue dans une dépendance politique». 
IBRAHIMA KANDE 

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Publié par

Namory BARRY

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