Diplomatie : Macky Sall, le leadership prudent

mercredi 15 septembre 2021 • 627 lectures • 0 commentaires

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Diplomatie : Macky Sall, le leadership prudent

Dans les négociations entreprises par la Cedeao en période de crise, le chef de l’Etat, Macky Sall, ne joue jamais les premiers rôles, même quand ce sont les pays voisins du Sénégal qui sont impliqués. Ou du moins, officiellement dans les délégations mandatées par l’organisation sous-régionale.

Pas besoin d’aller chercher trop loin pour en avoir la preuve. Les exemples ne manquent pas. Malgré son leadership sous-régional, le chef de l’Etat, Macky Sall est toujours hors-course dans les négociations entreprises par la Cedeao, en temps de crise. Du moins, concernant ses voisins immédiats. Le dernier dossier en date concerne la République de Guinée.
Dimanche 5 septembre au petit matin, le Président Alpha Condé, élu pour un troisième mandat, est victime d’un coup d’Etat. Un putsch militaire mené par le lieutenant-colonel Mamady Doumbouya, commandant du Groupement des forces spéciales (Gps). La situation est confuse à Conakry. Comme à l’accoutumée, la Cedeao dépêche une délégation pour entamer une médiation. La délégation est conduite par l’Ivoirien Jean Claude Kassi-Brou, président de la commission de la Cedeao, les ministres des Affaires étrangères du Ghana, Shirley Ayorko Botchway (présidente du conseil des ministres de la Cedeao), du Nigeria, Geoffrey Onyema, du Burkina Faso, Alpha Barry, du Togo, Robert Dussey, entre autres. Aucun représentant sénégalais dans la délégation. Pourtant, la Guinée est un voisin direct du Sénégal, mais le président de la République, Macky Sall n’est pas sur le terrain. Encore moins un de ses collaborateurs. Pis, c’est des jours après qu’il condamne le coup d’Etat dont a été victime Alpha Condé. Pourquoi le chef de l’Etat n’est jamais dans les équipes de médiation de la Cedeao, quand ça brûle chez les voisins du Sénégal ? Son influence sous-régionale est-elle récusée par ses voisins dont il ne serait pas en de bons termes ? Cheikh Yérim Seck, journaliste et analyste politique, y va de son commentaire : «Dans les cas de la Guinée, de la Gambie et de la Mauritanie, la proximité géographique du Sénégal avec ces pays et la nature des enjeux font que le Sénégal est peu ou prou impliqué dans ces crises et ne saurait être juge et partie.» Lesquels enjeux ? «Les enjeux sont de toutes sortes, y compris les ingérences dans les affaires internes des autres États en matière électorale et sécuritaire par exemple, affirme Cheikh Yérim Seck. Le Sénégal n'a plus de relations tendues avec ses voisins. Les choses se sont normalisées avec la Gambie, la Guinée Bissau, la Mauritanie, le Mali et... la Guinée.»


«Macky Sall est en train de faire le travail en sous-marin»
Pour le cas spécifique de la Guinée, le spécialiste en relations internationales, Alpha Waly Diallo, est d’avis que le chef de l’Etat a adopté une attitude des plus réfléchies au vu de la nature de ses relations souvent heurtées avec le Président déchu, Alpha Condé. «Il faut de la prudence, même le fait que le Président Macky Sall ait tardé à condamner ce qui s’est passé en Guinée, c’est bien parce que ses relations avec Alpha Condé ont toujours été tendues. Alpha Condé a toujours dit que sa déstabilisation proviendrait du Sénégal.» Ces relations pour le moins tendues ont aussi été notées entre le Sénégal et la Gambie. Quand Yaya Jammeh, battu à la Présidentielle gambienne de 2016, confisque la victoire de Adama Barro, la médiation de la Cedeao est menée au début par le président nigérian, Muhammadu Buhari, Ellen Johnson Sirleaf, du Libéria et John Dramani Mahama, ex-président du Ghana. Puis par le Président de la Guinée, Alpha Condé, à l’époque président de l’UA et du Président de la Mauritanie (pays non membre de la Cedeao) de l’époque, Ould Abdelaziz. Ces derniers s’opposent à toute intervention militaire contre le régime de Jammeh, alors que Macky Sall avait pris la ferme décision de faire plier «le marabout de Kanilaï». Finalement, Yaya Jammeh accepte l’exil vers la Guinée Equatoriale.


Au Mali aussi, le chef de l’Etat Macky Sall n’était pas à la table de négociations. En août 2020, le Président Ibrahima Boubacar Keïta en cours de deuxième mandat est renversé par un coup d’état orchestré par le colonel Assimi Goïta, l’équipe de la délégation est dirigée par l'ancien Président nigérian, Good Luck Jonathan, accompagné par la présidente du conseil des ministres de la Cedeao et ministre ghanéenne des Affaires étrangères, le président de la Commission et le président de la commission politique, paix et sécurité. Alpha Waly Diallo croit savoir les raisons. «Je pense que c’est une bonne posture du chef de l’Etat. Macky Sall est en train de faire le travail en sous-marin. Le Sénégal cristallise souvent les attentions et ce n’est pas bien d’être toujours au-devant de la scène. Alpha Condé pourrait un jour se retrouver à Dakar, malgré ses différends avec Macky Sall. En Gambie, le Sénégal a été accusé de tous les maux. C’est un changement de façon de faire dans la diplomatie. Une diplomatie beaucoup plus souterraine, beaucoup plus responsable, en tenant compte du fait que notre entourage immédiat nous jalouse. C’est l’une des raisons qui ont fait qu’Abdoulaye Bathily perde la présidence de l’Union africaine (Ua). Ce sont les gens de la sous-région qui l’ont combattu parce qu’ils pensent que le Sénégal est un donneur de leçon. Macky Sall ne veut pas gêner, surtout qu’il va devenir Présidence de l’Ua.»


«Le rayonnement mondial du pays, surtout sur la scène onusienne et occidentale, suscite des envieux en Afrique de l'ouest»
Au-delà des relations souvent heurtées, il y a, selon Cheikh Yérim Seck, ce qu’on pourrait qualifier de jalousie ou même de concurrence entre pays du point de vue de leur rayonnement international. «Il y a aussi que le rayonnement mondial du pays, surtout sur la scène onusienne et occidentale, suscite des envieux en Afrique de l'ouest qui ne vont pas faciliter la tâche au Sénégal pour briller dans la sous-région», analyse le journaliste. Alpha Waly Diallo ajoute : «C’est pour ne pas gêner les relations avec les peuples voisins. C’est d’ordre politique. C’est une position mature. En matière de diplomatie, le Sénégal est un des pays leaders en Afrique et dans le monde. Comme on va organiser le prochain sommet de Dakar sur la paix et la sécurité, ce n’est pas le moment d’exacerber certains. Macky Sall ne peut pas faire comme Emballo en prenant position, même s’il le pense, il n’ose pas le dire, compte tenu de l’adversité qu’il y a toujours eu entre Alpha Condé et lui. C’est une diplomatie réfléchie, mature qui tient compte des réalités de bon voisinage. Même au Mali, le Sénégal a fait un énorme travail pour le cas de Ibk, mais en sourdine. Les gens savent ce que le Sénégal fait en souterrain. Ce n’est pas quelque chose d’officiel et qui se retrouve sur la place publique. C’est pour davantage éviter des frictions avec nos voisins.» Surtout que selon lui, les relations internationales, obéissent à des normes et des règles, des rapports de force. Sur le plan international, sur certains sujets en Afrique, depuis sa débâcle de Ouagadougou avec la Cedeao sur l’affaire Diendéré, Macky Sall a pris du recul et y va avec beaucoup plus de gants.»


«Macky Sall est peut-être moins expansif, mais pas moins efficace que Wade sur le terrain de la diplomatie»
En Mauritanie, si ce n’est une crise institutionnelle, dernièrement l’affaire des licences de pêche a toujours justifié les relations en dents de scie avec le Sénégal. La personnalité du chef d’Etat sénégalais est-elle problématique ? «Je pense sérieusement que sa personnalité n'a rien à y voir, avoue le journaliste Cheikh Yérim Seck. Le Président Macky Sall est peut-être moins expansif, mais pas moins efficace que Wade sur le terrain de la diplomatie. Et, très souvent, même s'il n'est pas médiateur, il s'arrange pour pouvoir tirer les ficelles.» Un argumentaire appuyé par Alpha Waly Diallo. «Ce n’est pas un manque de leadership. Il n’a pas un leadership présumé, mais réel. Macky Sall est très bien écouté. En Afrique de l’ouest, c’est la commission de la Cedeao qui choisit un représentant spécial avec l’approbation des chefs d’Etat.» Toujours selon M.Diallo, il faut aussi prendre en compte l’histoire du Sénégal. «Qu’on l’accepte ou non, nous avons toujours été du côté de l’Occident, il y a eu une crise de confiance qui s’est dissipée avec le temps. A un moment donné, on a pris des positions sur la scène internationale, des positions panafricaines qui n’ont pas plu à tout le monde», explique M. Diallo. Il poursuit : «Quand il y a eu la crise en Côte d’Ivoire et que Abdoulaye Wade est intervenu, il a entendu tellement de méchancetés qu’il a même eu des bisbilles avec Gbagbo. L’affaire Dadis Camara aussi, Abdoulaye Wade a été attaqué et pourtant, c’était une intention de bien faire parce que ce sont des voisins. Mais depuis la fin de la fédération du Mali, il y a comme une sorte de malédiction qui poursuit le Sénégal. Nos voisins perçoivent souvent nos réactions différemment, c’est pourquoi, il faut qu’on fasse attention en matière de diplomatie. Ce n’est pas la personnalité de Macky Sall, mais l’histoire du Sénégal.» S’il le dit.
CODOU BADIANE

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Publié par

Namory BARRY

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