Patrimoine immatériel : Les enjeux diplomatiques et touristiques de l'inscription du Ceebu Jën à l'Unesco

jeudi 16 décembre 2021 • 1256 lectures • 0 commentaires

Culture 6 mois Taille

Patrimoine immatériel : Les enjeux diplomatiques et touristiques de l\'inscription du Ceebu Jën à l\'Unesco

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De la darne de poisson, du riz, des carottes, des aubergines, du chou blanc, du manioc, de la patate douce, du gombo et du laurier. Voilà la recette du ceebu jen qui est désormais reconnue comme patrimoine culturel immatériel par l’Unesco, l’Organisation des Nations unies pour la culture, la science et l’éducation. Il a fallu trois ans de travail à l’équipe de Souleymane Jules Diop, ambassadeur délégué permanent du Sénégal, pour arriver à ce résultat. 

Le classement du Ceebu Jen au patrimoine mondial culturel immatériel de l’Unesco avait été demandé depuis octobre 2020 par le Sénégal. Pourquoi autant de temps ?

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Il y a des règles. Avant d’inscrire un produit au patrimoine mondial, il faut déjà qu’il soit inscrit au patrimoine national. Cela a été le cas avec le ceebu jen en 2019 et c’est seulement à partir de là qu’on pouvait entamer le travail pour son inscription. C’est une longue procédure avec des acteurs au pays, notamment la direction du patrimoine avec à sa tête Abdou Aziz Guissé qui a fait un travail extraordinaire. Il y a aussi des acteurs culturels locaux, un comité mis en place a travaillé avec des femmes à Saint-Louis. C’est la région considérée comme le foyer de naissance du ceebu jen à partir duquel il y a eu une diffusion. D’abord à l’intérieur du pays, c’est pourquoi je dis qu’il a contribué à cimenter notre unité nationale. Il a été un facteur de nationalisation, d’unification, d’unité. Ensuite à travers les océans, les Sénégalais étant de grands voyageurs, ça s’est propagé dans le monde. Donc une démarche entamée depuis plusieurs années. Nous étions en compétition avec les pays voisins qui ont développé une démarche marketing très agressive autour du ceebu jen à travers d’autres appellations comme le Djolof rice, il nous fallait protéger notre patrimoine et c’est ce qu’on a fait aujourd’hui. Désormais le ceebu jen est entré dans l’histoire comme patrimoine culinaire. Au passage, il y a eu quelques difficultés, mais depuis que je suis arrivé à l’Unesco, j’ai établi un plan de travail en me rendant souvent à Dakar pour me réunir avec les acteurs, les techniciens du ministère de la Culture. Le dernier petit détail dans les difficultés, c’est qu’à un moment donné, pour ne pas susciter la susceptibilité de certains pays, on nous a proposé de déclarer le ceebu jen art culinaire au Sénégal au lieu de le déclarer art culinaire du Sénégal. Évidemment, j’ai catégoriquement refusé en disant qu’il s’agissait d’un patrimoine sénégalais et qu’il n’était pas question pour nous de varier sur cette question. Le dossier a finalement été validé et nous en sommes très fiers. Tous les Sénégalais devraient en être fiers. 

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Beaucoup d’agressivités autour du concept et de l’appellation ceebu jen. Est-ce que cette inscription pourrait le protéger de l’appropriation ?
Quand vous montez un dossier, il y a un descriptif assez vaste et détaillé sur le produit présenté : ses origines, ses spécificités, le terroir… Saint-Louis étant déjà inscrit au patrimoine mondial, ce qui a été un élément supplémentaire qui nous a permis de créer une sorte de lien avec les communautés de base. Naturellement, le dossier comprend d’autres éléments qui décrivent c’est quoi le ceebu jen, comment on le prépare… Ces éléments sont enregistrés en tant que tel dans le dossier ceebu jen. Quelqu’un ne peut pas se réveiller demain, décrire la même façon de faire le ceebu jen et lui donner un autre nom. L’appellation et l’art culinaire sont désormais protégés. 


« C’est une façon d’associer le nom de notre pays à quelque chose qui relève de notre génie culinaire »


Il existe plusieurs manières de cuisiner le ceebu jen, laquelle avez-vous choisi d’inscrire dans le dossier ? 


Les recettes ont une teinture et des variations locales. Certains le font rouge, d’autres blancs mais, pour l’essentiel, le ceebu jen reste le ceebu jen et on peut le distinguer facilement par des ingrédients qui contribuent à sa préparation. Tel que cité dans le dossier : « Le plat est généralement fait à base de darne de poisson, de brisure de riz, de poisson séché, de mollusques et de légumes de saison, tels que les oignons, le persil, l’ail, le piment, les tomates, les carottes, les aubergines, le chou blanc, le manioc, la patate douce, le gombo et le laurier (…) La recette et les techniques de préparation se transmettent traditionnellement de mère en fille ». 


Et pour l’orthographe ? Y a-t-il désormais une manière certifiée de l’écrire ?
 Les caractères que nous avons utilisés dans le dossier sont des caractères de la typographie wolof, il faut rendre à César ce qui est à César. Sur toutes ces questions, nous avons essayé d’être très vigilants et pointilleux. C’est encore le lieu de remercier tous ceux qui ont contribué, travaillé, dans ce dossier. Mention spéciale à Abdou Aziz Guissé, directeur du Patrimoine qui nous a beaucoup aidés. 


Outre le rayonnement culturel, quel est l’apport de cette classification pour le Sénégal ?
Ce n’est pas un rayonnement culturel tout court, c’est aussi un rayonnement diplomatique. C’est une façon d’exporter le nom de notre pays, c’est une façon d’associer le nom de notre pays à quelque chose qui relève de notre génie culinaire, culturel. C’est quelque chose qui révèle aussi la place de la femme dans la société sénégalaise, la répartition des rôles et le rôle que la femme joue dans l’économie locale. A travers le ceebu jen donc, c’est toute une symbolique culturelle que nous exportons, une manière d’être, de vivre, de voir, de penser, la solidarité, le partage d’un bol autour d’un plat, des gens qui se réunissent pour manger ensemble… Ce sont tant de valeurs que nous exportons. Un autre côté purement matériel, économique est que beaucoup de chefs à travers le monde proposent le ceebu jen dans leur menu. Ça agit aussi sur notre tourisme local. Parce qu’il est inscrit, le ceebu jen va susciter plus de curiosité dans le monde au grand bénéfice de notre économie et notre tourisme. Je me suis toujours plaint dans certains hôtels au Sénégal où on peut déguster des repas européens, asiatiques, américains, mais où le ceebu jen ne figure pas dans le menu. 
 
Vous êtes à l’Unesco depuis plus de deux ans. Après le ceebu jen, quel est votre prochain dossier, votre prochaine ambition pour le Sénégal ?
Notre force et tout notre génie se déploient dans ce que nous avons d’immatériel. En termes de pensées, en termes discursifs, en termes d’histoire, dans le registre de la poésie, des sonorités, de la musique, de notre patrimoine historique… Récemment, je discutais de ce que Thierno Souleymane Baal a pu représenter en termes de patrimoine au plan des valeurs démocratiques. La révolution de Thierno Souleymane Baal a précédé la révolution française de quelques années avec une constitution qui définit le modèle d’accession au pouvoir et de gestion. Et qui attribue aussi des droits aux citoyens. Nous sommes une richesse immatérielle et il faut la présenter au monde entier parce que le monde entier peut en avoir besoin, surtout dans ces périodes d’incertitude. Nous avons énormément à proposer et à offrir à l’humanité.


Donc votre prochain dossier…
Je ne veux pas dévoiler ce qui n’est pas encore officiel, mais nous avons des chantiers. Nous sommes là pour vendre le Sénégal au plan de sa culture, de son éducation, de la science et dans les domaines qui relèvent de l’humanité, des sciences humaines, des sciences sociales. Nous sommes un pays extraordinaire par la qualité de ses hommes, de sa production intellectuelle. Nous sommes un petit pays d’Afrique de l’Ouest et cela fait plaisir à chaque fois, partout dans le monde, d’entendre une référence à un brillant intellectuel, historien, ou homme politique… C’est révélateur de qui nous sommes et de ce que nous sommes. Et ça, il faut le vendre au monde entier sans complexe.
AICHA FALL 

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Publié par

Namory BARRY

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