Poulain d'or de Yennenga, Moly Kane raconte son sacre

mercredi 27 octobre 2021 • 266 lectures • 0 commentaires

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Poulain d\'or de Yennenga, Moly Kane raconte son sacre

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Dès son plus jeune âge, il a développé une passion pour le septième art. Ce qui l’a poussé à aller au-delà de ses limites et à récolter des lauriers dans les quatre coins du monde, malgré un handicap patent. A 35 ans, ce jeune réalisateur et scénariste est l’une des valeurs sûres du Cinéma sénégalais. Fraichement revenu du Burkina où il a été sacré Poulain d’or de Yennenga, à l’occasion de la 27e édition du Fespaco, Moly Kane nous livre les petits secrets de sa dernière œuvre, les «Tissus blancs».

Il revient, entre autres, sur l’histoire de sa vie, sur son parcours hors-norme…

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Lors de la 27e édition du Fespaco, qui vient de s’achever, vous vous êtes distingué en remportant plusieurs prix. Pouvez-vous revenir sur votre parcours ? 
Je suis un jeune réalisateur sénégalais. Né en 1986 dans la banlieue sénégalaise, plus particulièrement à Pikine. J’ai débuté très jeune au cinéma. C’était très compliqué au début, parce qu’au moment où je commençais, le cadre ne me le permettait pas. Je n’avais non seulement pas les moyens, mais il n’existait pas de structures cinématographiques. Mais grâce à une rencontre avec le professeur Abdel Aziz Boye, nous avons, avec d’autres amis, pu monter un Ciné club intitulé «Ciné Banlieue». C’est là où tout a débuté pour moi. J’y ai appris les bases, avant de rejoindre la France, vers les années 2010-2011, pour y suivre des études de Cinéma à l’Ecole nationale de l’image et du son (Femis) à Paris. Par la suite, j’ai été en Martinique, à Fort de France, à l’Université des Antilles (Guyane). C’est à la suite de cela que je suis revenu au Sénégal. Et là, je termine un Master en Cinéma à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar. 

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Comment est né votre amour pour le septième art ? 
Depuis tout petit, j’ai toujours dévellopé une passion pour le cinéma. En plus de cela, j’ai très tôt baigné dans une atmosphère empreinte de culture. Trois de mes frères et sœurs étaient dans le milieu artistique. Ils étaient comédiens et danseurs. Ma première interpétation était dans un film intitulé «Ecole pour tous». Je n’avais que 10 ans à l’époque. Je peux dire que c’est ce rôle qui a été le déclic pour moi. Cela m’avait beaucoup marqué. Le fait d’être filmé et de figurer dans une œuvre cinématographique de mon quartier, alors que j’étais le seul enfant handicapé qui allait à l’école, m’a vraiment touché. J’ai également été séduit par deux productions. Il s’agissait de «Jeune fille» de Souleymane Cissé et «Guélewar» d’Ousmane Sembène. Là, j’ai compris que le métier de réalisateur était ma voie et que je pouvais lancer des messages grâce à cela. Dès lors, j’ai commencé à m’investir dans ce secteur du septième art. J’avais énormément de choses à dire par rapport aux droits des handicapés, j’ai senti, en fait, que le cinéma était un excellent moyen pour les faire entendre.


Pourquoi avez-vous choisi d’axer votre lutte sur les droits des personnes vivant avec un handicap ? 
J’en ai fait mon combat, parce que tout simplement, je suis une personne en situation de handicap. J’étais très actif dans les associations en banlieue et au niveau national, qui militent en faveur de cela. Mon handicap a été ma force. Même si je n’ai pas vécu la stigmatisation et que j’ai eu une enfance normale, beaucoup d’autres enfants dans ma situation n’ont pas eu cette chance. Ils étaient malmenés. Ils avaient des problèmes pour communiquer et encore plus des soucis d’intégration. Je voulais que ça cesse. J’avais compris que dans ce monde, pour pouvoir venir en aide aux autres, il fallait être une voix qui compte. J’ai voulu être réalisateur-scénariste pour être un modèle et aider les personnes qui sont dans ma situation. Par contre, je me suis toujours battu pour qu’on ne me considère pas comme une personne inutile, juste parce que j’étais à mobilité réduite.    
   
Quelles sont les réalisations que vous avez eu à faire ? 
J’ai réalisé cinq films. J’avais d’abord fait une pièce théâtrale de 52 minutes en 2005. J’ai fait mon premier court-métrage-fiction cinéma en 2010, sorti en 2011 et qui s’intitulait «Moly». Produit par Euzhan Palcy et projeté au Festival de Cannes en 2011 dans la section Cannes Classics. En 2013, il obtient le prix du Meilleur court-métrage-fiction de l’Union economique et monétaire ouest-africaine au Festival Panafricain du Cinéma et de la Télévision de Ouagadougou (Burkina Faso), deux prix en France (prix du public et des détenus de la Maison d’arrêt d’Angers) au Festival Cinéma d’Afrique à Angers, ainsi que le prix du Meilleur court-métrage-fiction au Festival Image et Vie de Dakar (Sénégal). Mon second Film s’appelle «Muruna», il a remporté le grand prix de l’Amnistie Internationale et a été produit en 2015 par «Babubu Film Production». Il a été sélectionné au FESPACO en 2015 et a aussi été sacré Grand Prix du jury au Festival Cinéma Droits Humains d’Amnesty International Paris. En 2018, j’ai fait «Gôme bi» (la plaie), il a gagné 5 prix au Clap Ivoire, mais également, un autre prix au Festival Togo. Mon dernier film est intitulé «Tissus blancs». Il a été sélectionné au Festival de Toronto, au Festival international du film francophone de Namur (Fiff), il a gagné le Golden bronze au Festival d’El Guna en Egypte et, aujourd’hui, il a gagné le Poulain d’or de Yennenga au Fespaco et un prix Uemoa. J’ai eu également à faire un petit documentaire qui s’appelle «Guinaw Rails au bout» et qui traite des inondations. 


Le court-métrage «Tissus blancs» a fait mouche au Fespaco et vous a d’ailleurs fait remporter le prestigieux prix du Poulain d’or de Yennenga. D’où vous est venue l’inspiration de ce film ?
Je regardais des reportages en France sur des chaînes de télévision magrébines (marocaines, égyptiennes…). Dans ces documentaires, on voyait des filles de ces contrées allaient se faire opérer parce que tout simplement, elles n’étaient pas vierges. Et pour moi, ça a été un choc. Après avoir effectué quelques recherches, j’ai compris que certaines filles sénégalaises s’adonnaient aussi à ce genre de pratiques juste avant le mariage. Car, elles ne voulaient pas «souiller» le nom de leur famille. Ces dernières quittaient le Sénégal pour le Maroc afin d’aller subir une hyménoplastie. Et j’ai voulu mettre en scène les dessous de ce phénomène. C’est un «supplice» pour les Sénégalaises. La femme représente autre chose que la virginité. Il faut que les femmes comprennent qu’elles ne doivent pas laisser les hommes exiger d’elles, qu’elles soient vierges, idem pour leur famille. Je ne dis pas qu’elles doivent aussi faire ce qu’elles veulent. Car, je suis pour l’abstinence. Mais, quand on a une expérience dans la vie, bonne ou mauvaise, il est important de l’assumer. Ce n’est pas la fin du monde. Leurs corps leur appartiennent et si elles doivent rendre compte, c’est au Bon Dieu. D’ailleurs, Lui est Miséricordieux. Au Sénégal, on a tendance à stigmatiser les femmes qui ne sont pas vierges et c’est horrible. Seul Dieu a ce pouvoir. 


Combien vous a coûté la réalisation de ce film ? 
Je ne peux pas trop en dire sur ce sujet. Car, il y a eu une coproduction entre «Babubu Film production» et «Film Grand-huit». Ce sont ces sociétés qui gèrent ces réalisations. En tant que réalisateur, je ne peux pas me prononcer sur un montant. Dans tous les cas, l’écriture m’a pris 4 ans. C’est en 2015 que j’ai commencé à l’écrire. Et en février 2016, j’ai eu la première version originale qui a été déposée à la Francophonie pour demander un fonds d’appui. Il y a eu, au courant de cette même année, des commissions professionnelles de Cinéma qui l’ont lue. Et je l’ai réalisée en 2020. 



Comparé à vos autres œuvres, «Tissus blancs» était-elle la plus facile ou la plus difficile ?
Tous mes films sont difficiles à réaliser, tant sur le plan du budget que de la réalisation. Toutefois, l’assistance dont j’ai bénéficié sur ce court-métrage, je ne l’ai pas eu sur mes trois derniers films. Dans cette réalisation, j’ai fait ce que je voulais faire. Je n’avais pas de problèmes au niveau de l’équipe technique. Tout le monde a été payé. J’étais à l’aise. Alors que dans mes précédents projets, j’avais des problèmes surtout pour les finances. Un film, s’il est bien accompagné, fait obligatoirement des résultats.


Votre première réalisation a été sélectionnée au Festival de Cannes. Pouvez-vous revenir sur votre expérience en Côte d’Azur ? 
Mon voyage à Cannes fut inoubliable. J’étais en compagnie de mon assistant et ami Ousmane Gaye. C’est par l’entremise de ma productrice et marraine Euzhan Palcy que le film «Moly» a été sélectionné. Nous avons fait la montée des marches. Nous étions très bien habillés en smoking et cravate. J’étais totalement ébloui. L’expérience de Cannes a permis que le public me découvre, découvre le Sénégal et la banlieue de Dakar. Depuis Cannes, ma notoriété s’est accrue.   



Le Festival des Arts Nègres en Décembre 2010 a été une date charnière dans votre carrière. Vous avez fait la rencontre de celle qui deviendra votre marraine, Euzhan Palcy. Elle vous a prise sous son aile, vous a aidé à bénéficier d’une formation et surtout, grâce à elle, vous avez pu avoir une prothèse en carbone… 
Euzhan Palcy est une personne formidable. C’est lors du Festival mondial des Arts nègres à Dakar, en décembre 2010, que nous nous sommes rencontrés de façon fortuite. Je me déplaçais avec des béquilles. Et elle a compris qu’afin que je puisse faire convenablement mon métier, il fallait qu’on me trouve une prothèse pour que je puisse être plus mobile, plus équilibré. Car, avec mes béquilles, je ne pouvais plus porter la caméra. C’est une femme qui rencontre un jeune sénégalais de Pikine et qui a pris conscience de son talent. Elle m’a aidé à l’extérioriser. Elle a produit mes films. Et m’a poussé à faire des formations en Cinéma à l’international. Elle m’a donné un coup de pouce afin que je puisse avoir une prothèse en carbone qui coûte excessivement cher. Grace à elle, je peux aujourd’hui marcher sans que mon handicap heurte quelqu’un. 


Jeune, vous avez remporté plusieurs sacres. Quel est aujourd’hui le sentiment qui vous anime ?
C’est le fruit d’un travail acharné et je suis très fier de moi. Avec l’aide d’une fabuleuse équipe, j’ai réussi.  Et si je suis récompensé par nos pairs, c’est quelque chose d’extraordinaire. Mais, c’est une lourde responsabilité. Il faut continuer à faire des films, bien les mener et les réaliser pour que le Sénégal puisse continuer à avoir des résultats. Les prix, c’est gratifiant mais, elles n’ont de sens que si elles créent des emplois, des ambitions et d’autres projets. Cependant, je garde toujours la tête sur les épaules, car je sais que tout cela est éphémère.  



Quel regard portez-vous sur le cinéma sénégalais ? 
Je fais partie des jeunes qui disent que tout est possible. Je me dois de travailler pour que le Cinéma sénégalais puisse rayonner. Nous avons un cinéma riche, mais il faut l’organiser. Il faut que toute la chaîne cinématographique soit soudée afin que nous puissions arriver à un cinéma économiquement rentable. Nous ne pouvons pas continuer à faire des films qui ne sortent qu’aux festivals. Sur le plan économique, cela n’apporte pas beaucoup aux réalisateurs. Pour moi, il devrait y avoir des festivals, des salles de cinéma, des chaînes de télévision, des plateformes Vod… Si ces derniers montrent nos films et payent des droits, cela nourrit les réalisateurs et les producteurs. 


Vos perspectives d’avenir ? 
Mon premier projet est le Festival international du court-métrage de Dakar (Dakar court) qui aura lieu du 6 au 11 décembre. Nous sommes à notre 4e édition. En dehors de cela, je travaille sur mes prochains films. 
AICHA GOUDIABY

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Publié par

Namory BARRY

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