Regain du Covid-19 : L'Etat coincé par le virus

jeudi 6 janvier 2022 • 1284 lectures • 0 commentaires

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Regain du Covid-19 : L'Etat coincé par le virus

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Le Sénégal connaît un regain de contaminations des cas de Covid-19 avec le variant Omicron. Aujourd’hui, malgré l’explosion des cas, le Comité national de gestion des épidémies (Cnge) écarte toute décision d’aller vers de nouvelles restrictions. Décryptage des conséquences économique, sociale, psychologique… qui auraient poussé l’autorité à écarter toutes nouvelles mesures restrictives contre le Covid-19.  

«Comparaison n’est pas toujours raison», dit le proverbe. Vingt jours après la découverte du premier cas positif au Covid-19, le 2 mars 2020 et avec moins de 100 patients, le président de la République avait décidé de faire face à ses responsabilités. Le rendez-vous était attendu par tous. Face à un ennemi inconnu, l’autorité suprême a décidé d’aller en guerre le 23 mars 2020 contre le Sars-Cov-2, le virus responsable de la pandémie de Covid-19. Le peuple à l’écoute, devant ses administrés, Macky Sall fait part de sa décision : «En vertu de l’article 69 de la Constitution et de la loi 69-29 du 29 avril 1969, à compter de ce soir à minuit, je déclare l’état d’urgence sur l’étendue du territoire nationale(…)». Le Sénégal n’avait alors enregistré que 71 cas positifs de Covid-19 et 1 561 cas contacts, lorsque cette mesure était prise en vue de freiner la propagation du virus. C’est parce que les gestes barrières ne suffisaient déjà plus devant cet ennemi, le Covid-19, qui n’en finit pas de prendre des vies à travers le monde et d’infecter des centaines de milliers par jour. Levé le 30 juin 2020 sur toute l’étendue du territoire, le couvre-feu sera rétabli le mercredi 6 janvier 2021 à Dakar et Thiès qui concentraient 90% des cas de contamination. Une décision qui a engendré des manifestations à Dakar. Le Sénégal qui a traversé trois vagues de contamination, est en passe de connaître une quatrième vague avec l’arrivée du variant Omicron. Depuis une semaine, les taux de contaminations ne cessent de flamber. Et Hier, 520 nouveaux cas ont été déclarés positifs au Covid-19 sur 2 398 tests réalisés, soit un taux de positivité de 21,68%. Ce qui porte le nombre de contaminations depuis la déclaration du premier cas, le 2 mars 2020, à 76 753, dont 1 892 décès et 1 658 sous traitement. Seulement, malgré l’évolution considérable des infections, l’Etat n’envisage pas de nouvelles mesures restrictives. Qu’est-ce qui expliquerait cette nouvelle posture de l’autorité face à cette explosion de la maladie ? 
«Économiquement, le pays ne peut pas supporter le couvre-feu ou le confinement»
Pour sa part, l’économiste et enseignant-chercheur à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, Meïssa Babou estime que le choix des autorités de ne pas prendre de nouvelles restrictions, malgré l’évolution de la maladie, est compréhensible. Car avec la conjoncture économique actuelle et la situation sociale du pays, Meïssa Babou trouve qu’il serait suicidaire pour le régime de se lancer dans de nouvelles restrictions. Aujourd’hui, fait-il savoir, socialement et économiquement, le pays ne peut pas supporter le couvre-feu ou le confinement. «C’est un choix qu’il faut faire entre la politique sanitaire et celle économique et sociale. Depuis le couvre-feu et le confinement lors de la première et deuxième vague, l’Etat a compris que ces techniques-là vont forcément avec des subventions qui coûtent cher au Trésor public, mais aussi aux populations et aux entreprises. Maintenant que tout le monde est d’accord qu’il faut vivre avec le virus, la population n’accepterait pas de se confiner. Le coût étant exorbitant économiquement et socialement, ça va créer des révoltes», souligne l’enseignant-chercheur à l’Ucad. Aujourd’hui, dans la lutte contre le Covid-19, M. Babou note que l’aspect sanitaire n’est plus mis en avant. C’est l’aspect économique et social qui prédomine. Pour Meïssa Babou, ce choix est compréhensible, seulement il faut l’accompagner en termes de communication et d’encadrement pour le respect du port de masque. Il faut aussi un marketing qui pousse les gens à aller se faire vacciner. «Si on fait cet encadrement sur le plan de la communication et du respect du port de masque, on n’a pas besoin de mettre encore la pression sur la population et les entreprises avec de nouvelles restrictions.   D’autant que nos Etats n’ont pas les moyens de ces nouvelles restrictions. Nous sommes dans un pays où un couvre-feu empêcherait au moins 60% de nos concitoyens de ne pas prendre un dîner. Nous avons un marché populaire nocturne qui nourrit 60% des Sénégalais. Cette fois-ci, l’Etat a fait la bonne politique de ses moyens», soutient-il. L’économiste fait comprendre aussi que c’est bien de vivre avec le virus, mais ce qui est étonnant, c’est qu’il n’y a pas une communication qui l’accompagne. Et d’après lui, le président de la République doit sortir et faire une communication uniquement sur la maladie de Covid-19. Ensuite les membres du Gouvernement doivent le suivre. Et comme ça, ils vont mettre la pression sur la population.  
Par contre, Meïssa Babou juge qu’il est extrêmement grave de banaliser la maladie. Meissa Babou : «On a suivi toutes les sorties du chef de l’Etat, mais aujourd’hui, il ne donne plus le bon exemple et en plus, il ne communique pas. Nous sommes d’accord qu’on laisse le social et l’économie se dérouler, mais qu’on ne banalise pas la maladie. Les Sénégalais étant têtus ne sentant aucune pression, se laissent aller.  Ce qui fait qu’aujourd’hui presque tout le monde est malade.»   
«Laisser le virus circuler peut être une voie de sortie de la maladie, mais il y a des risques»
Face à cette situation économique et sociale que traverse le pays, l’épidémiologiste et directeur de recherche à l’Ird (Institut de recherche pour le développement) de Dakar, Dr Cheikh Sokhna fait remarquer que les autorités ont suffisamment du passé pour se lancer dans des restrictions contre productives. «Je ne pense pas que l’Etat va interdire les rassemblements parce qu’il y a le contexte social, politique et économique. Mais il faudrait rationaliser la riposte en mettant en place des protocoles sanitaires pour tous les rassemblements. Le port du masque, le lavage des mains, la désinfection, la limitation du nombre de personnes doivent se faire dans les milieux clos. Parce que le variant Omicron est très contagieux et si on ne fait pas attention, ça peut exploser», avertit l’épidémiologiste. Aujourd’hui, certes pour Dr Sokhna, il est très difficile d’aller au confinement ou au couvre-feu, car le Sénégal fait près de 90% d’économie de proximité, mais il ne faut pas banaliser la maladie. «C’est tous ces aspects qui ont poussé le Sénégal et les Etats africains à ne pas prendre des mesures restrictives. Il y a une tension sociale qui empêche aujourd’hui le Sénégal de prendre certaines décisions», confie-t-il. Face au relâchement de la population, l’épidémiologiste fait remarquer que le comportement de certaines autorités n’encourage pas les populations à respecter les mesures barrières. Dr Sokhna se dit peiné de voir que les Sénégalais ont banalisé la maladie. Mais en entendant la Directrice de Santé dire que 80% des Sénégalais ont déjà été en contact avec le virus, Dr Cheikh Sokhna explique que cela montre qu’ils ont développé des anticorps et ça ne sert plus à rien de les confiner. Maintenant laisser le virus circuler et permettre à la population de développer des anticorps peut être, d’après l’épidémiologiste, une voie de disparition de la maladie. Mais, prévient-il, «il faut faire très attention, car on n’a pas encore assez de recul sur le variant Omicron. Ce variant est moins létal mais quand les formes simples continuent, on peut avoir des formes graves. Car même si Omicron n’est pas encore dangereux, il ne faut pas trop banaliser la maladie. Il y a toujours des risques de laisser le virus circuler car d’autres nouveaux variants peuvent émerger.»    
«La sociologie économique du pays ne tolère pas de nouvelles restrictions»
Pour le sociologue, Dr Ismaïla Sène, «plusieurs raisons peuvent expliquer l’attitude de l’autorité. Elle a eu le temps d’apprendre des mesures qu’elle avait prises dans un passé plus ou moins récent. Presque partout dans le monde, les autorités avaient instauré des mesures restrictives en guise de réponse politique au Covid-19. On s’est rendu compte que dans le contexte de pays africains où on a une économie à dominance informelle, ces décisions ont été durement vécues. Elles avaient mis à l’épreuve le secteur informel. Les travailleurs avaient connu des difficultés du fait de l’arrêt temporaire de leurs activités. Les entreprises ont été confrontées à une baisse de leurs chiffres d’affaires. Même le secteur formel a connu des cas de chômage partiel sans oublier la réduction des effectifs». Le sociologue souligne que ces mesures avaient contribué à créer un chaos socio-économique dans le pays. Et le Sénégal a une économie à dominance informelle avec une société communautaire où la proximité sociale fait partie des réalités. Cette proximité s’exprime souvent par l’attention réciproque et la valorisation des échanges directs. C’est pourquoi ces mesures avaient bouleversé les liens sociaux. «Ce qui a été à l’origine de réactions négatives car, en réalité, certaines mesures étaient socialement et matériellement inapplicables», indique-t-il. Au plan social, Dr Sène démontre que ces mesures avaient contribué à remettre en question certains schémas de solidarité qui, jadis, permettaient aux populations vulnérables de développer une résilience. Selon lui, l’Etat a eu le temps de comprendre que la psychologie de la peur qui avait été plus ou moins instaurée était contre productive. De plus, entre-temps, les gens ont appris à vivre à la maladie. 
«Le traumatisme des événements de mars reste encore vivace»
Un avis qu’il partage avec le psychologue Khalifa Ababacar Diagne. «La peur qui avait gagné les populations et L’Etat lors de la première vague n’est plus la même que maintenant. La raison est que pendant la première vague, on ne savait pas comment le Covid-19 allait sévir dans notre pays. La maladie n’était pas bien connue en dehors des informations qui nous parvenaient des médias étrangers. Partout dans le monde, on pensait que les mesures de confinement étaient la solution, fort de l’expérience de la Chine. A l’époque, l’Etat du Sénégal était sûr de pouvoir compter sur la coopération des populations pour prendre des mesures de restrictions. Mais chemin faisant, les populations ont appris à connaître la maladie, la peur diminuait de plus en plus surtout chez la frange jeune qui venait de réaliser qu’elle n’était pas véritablement en danger», renchérit le psychologue. Le sociologue Ismaïla Sène constate alors que c’est sur la base de tous ces aspects que l’Etat du Sénégal a compris que l’urgence n’était pas dans l’application de nouvelles mesures de restriction. Pour le psychologue Khalifa Ababacar Diagne, les évènements de mars -  quoique déclenchés par l’affaire Sweet beauté où l’opposant Ousmane Sonko est accusé de viols et menaces de mort par la jeune masseuse Adji Raby Sarr- ont été bien amplifiés par les mesures de restriction prises pour lutter contre le Covid-19. «Le traumatisme des événements de mars reste encore vivace et explique, à mon avis, pourquoi l’Etat a écarté définitivement toute option qui ressemble à des mesures de restriction des activités normales des populations», soutient-il. Le sociologue Ismaila Sène pense que l’autorité suprême ne veut pas entrer plus en contradiction avec elle-même. Il s’explique : «L’Etat du Sénégal, à travers l’autorité, est déjà entré en contradiction avec lui-même. Si on prend l’exemple de l’autorité suprême, c’est-à-dire le président de la République, elle organise des manifestations, participe à des foules, ne respecte parfois pas le port de masque. Lui et son camp ont été au cœur de plusieurs évènements ayant drainé des foules. Il a peut-être compris que s’il continue dans ses discours de demander le respect des mesures barrières, il serait en contradiction avec lui-même.» La société sénégalaise, qui n’avait pas adhéré totalement aux précédentes restrictions, n’est pas aujourd’hui dans une logique d’accepter de pareilles mesures. 
AIDA COUMBA DIOP & FALLOU FAYE

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Publié par

Namory BARRY

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