UCAD : La violence décryptée par Decroix, Diagne Fada et Ndéné Mbodj

lundi 22 février 2021 • 308 lectures • 0 commentaires

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UCAD : La violence décryptée par Decroix, Diagne Fada et Ndéné Mbodj

Le constat est alarmant : l’Université de Dakar est passée de temple du savoir à temple de la violence. Vendredi dernier, le pire a été évité de justesse. Une bataille rangée entre étudiants pro-Sonko et pro-Macky a été étouffée grâce à la prompte intervention des agent du Centre des œuvres universitaires de Dakar (Coud) et d’autres étudiants.

Mais cette triste scène est devenue une banalité à l’Université de Dakar jadis haut lieu du débat  d’idées. Leaders du mouvement estudiantin -  certes à des époques différentes, mais très remarqués, voire adulés par leurs condisciples -,  «L’Observateur» a donné la parole à Mamadou Diop «Decroix», Modou Diagne Fada et  Ndéné Mbodji. Un exercice sur le thème : Ucad, de temple du savoir à temple de la violence, diagnostic d’un virus politique endémique.


MAMADOU DIOP DECROIX, ANCIEN MENEUR D’ETUDIANTS A L’UCAD : «C'est l'argent et le recul de la formation politique qui ont favorisé les comportements malheureux à l'université»


«Il n'y a pas pire aberration que de penser que l'université peut être détachée, coupée de la politique. C'est un non-sens, surtout en Afrique où les défis de la libération nationale et de l'émancipation sociale sont toujours là. L'université est supposée être l'espace de déploiement de la jeunesse éveillée, celle qui est allée à l'école et qui est particulièrement sensible au sort du peuple, à notre état de dépendance. Il s'ensuit que l'université est forcément un espace de remise en question de l'ordre dominant, un espace de contestation voire de révolte juvénile. Mais ils ont eu l'idée d'introduire l'argent dans le secteur et cela a beaucoup infléchi le caractère patriotique de l'engagement politique à l'université. Les contradictions politiques ont toujours été présentes dans le campus et c'est normal. Elles étaient l'expression du pluralisme et de la diversité des idées à l'université. Les batailles étaient des batailles d'idées. Aujourd’hui, avec l'invasion de l'argent et la pratique de la corruption, les affrontements ont souvent une connotation assez éloignée des défis patriotiques, panafricanistes. Donc, c'est l'argent et le recul de la formation politique dans les partis qui ont favorisé les comportements malheureux à l'université. A l'époque où les différences portaient sur des idées, les gens ne s'affrontaient presque jamais physiquement. Aujourd’hui, c’est assez différent. C'est une situation d'ensemble. On ne peut régler le problème à l'université, alors que le reste de la société continue d'être gangrénée par les mêmes maux. Par conséquent, c'est un changement profond basé sur la pédagogie par l'exemple qu'il nous faut.»


MODOU DIAGNE FADA, ANCIEN DIRIGEANT DE LA COORDINATION DES ETUDIANTS DE DAKAR (CED) : «Très rarement, on a brandi des armes blanches contre des camarades étudiants»


«Entre la politique et le mouvement étudiant, cela a toujours été une réalité plus ou moins apparente. Je suis arrivé à l’université en 1987-1988, c’était l’année blanche ; et j’en suis sortie en 1993-1994, avec l’année invalidée. Donc, j’ai vraiment été à l’université à des périodes troubles. Et j’étais parmi les membres les plus influents de la coordination des étudiants de Dakar, la défunte Ced qui était normalement composée d’étudiants venant du campus social et du campus pédagogique. Normalement, les étudiants qui étaient membres de la Ced n'y étaient pas pour représenter leur parti politique. Mais je dois avouer que les membres de la Ced étaient colorés. Bien avant la Ced, il existait les Unions nationales qui étaient plus colorées qu’elle. Ces Unions nationales se réclamaient des partis politiques, ouvertement. On savait que telle union était plus proche de la Ldpt ou d’And/Jef, etc. C’est à la suite de la disparition des Unions nationales que la Ced a été mise en place, de 1987 à 1994. Après la Ced, il y a eu le Cge (Comité de gestion de crise), puis les choses ont évolué et l’activité syndicale se passe désormais à travers les amicales. A notre époque, la confrontation était plus basée autour des idées. On pouvait se réunir en Assemblée générale de 09 heures à 18 heures, et parfois la nuit, de 21 heures à 06 heures du matin. Parce qu’on débattait et discutait. Les idées et avis étaient contradictoires et on finissait toujours par trouver une systématisation d’une position qui était celle des étudiants. La violence n’était pas physique, on n’avait pas d’armes blanches à l’époque. Sauf que, ceux qui étaient des étudiants socialistes n’osaient pas trop se montrer. On ne les connaissait pas, mais quand on en identifiait quelques-uns, des camarades leur menaient la vie un peu difficile. On les interdisait presque d’assemblées générales, les épiait et les menaçait. Finalement, il y avait très peu d’entre eux assez courageux qui montraient le bout du nez. A l’époque, c’était le parti socialiste qui était au pouvoir et la Ced était contrôlée par des étudiants membres des partis d’opposition, d’alors. Il arrivait que des réunions soient extrêmement houleuses, que des gens en arrivent aux mains, certains avec des postures menaçantes et d’autres venant même en réunion avec de petits couteaux, mais très rarement, on a brandi des armes blanches contre des camarades étudiants. 
Je ne peux jeter l’opprobre sur mes neveux, j’ai beaucoup de respect pour eux. Mais nous, nous appartenions à une génération d’étudiants de très fortes convictions politiques et idéologiques. Il arrivait même au mouvement étudiant de l’époque de participer au combat démocratique. Aujourd’hui, on dirait qu’il s’agit d’un combat politique. Nous, nous étions engagés pour la défense des libertés démocratiques. En ces temps-là, il n’y avait pas de radios ou de journaux ou encore de télévisions privées, il n’y avait pas beaucoup de syndicats. Pour se faire entendre, il fallait se connecter avec Rfi ou Africa n°1. Nous n’avions pas beaucoup de moyens pour partager nos luttes. C’est la raison pour laquelle souvent, nous étions presque obligés de faire des actions spectaculaires pour nous faire entendre. Nos marches étaient souvent réprimées. C’était souvent des casses de bus, des pneus incendiés, ça et là. Moi, j’ai fait tous les violons et commissariat de police du département de Dakar, de Bel-Hair à Thionk, en passant par Plateau, Point-E et Médina. Nous portions non seulement des revendications, mais il nous arrivait aussi d’être des relais des revendications beaucoup plus politiques et démocratiques portées vers la défense des libertés individuelles et collectives. Il nous est arrivé à plusieurs reprises de faire jonction et de façon ouverte avec les forces de l’opposition autour de leurs manifestations publiques, mais nous ne prenions jamais des positions politiques seulement celles du mouvement étudiant. Nous portions des revendications politiques, mais pas des positions partisanes pour dire que nous votions tel ou tel parti. Nous nous sommes beaucoup battus pour que les gens votent avec la pièce d’identité, pour que l’isoloir soit obligatoire dans le cadre du vote. L’étudiant, c’est la crème de la jeunesse sénégalaise. L’intellectuel doit plutôt utiliser la force de l’argument que l’argument de la force. Les gens peuvent appartenir à des partis politiques différents et avoir des idées différentes, mais qu’ils reviennent à la normale, avec des idées contradictoires à travers les réseaux sociaux, radios, journaux et télés. Et qu’ils comprennent que la violence n’a pas sa place à l’université». 


NDENE MBODJI, ANCIEN PRESIDENT DE L’AMICALE DES ETUDIANTS DE LA FACULTE DES LETTRES ET SCIENCES HUMAINES (FLSH) : «La politique ayant naturellement bon dos, sa part de violence est plus audible»


«Je suis loin des instances d’action depuis des années mais je suis resté quelqu’un du milieu et je suis persuadé aussi qu’à propos de certaines Universités, la logique changera difficilement de manteau. Je veux dire que depuis un moment, la violence est semée au cœur de l’espace du savoir. Elle n’est pas que politique. Rapprochez-vous de l’université, vous découvrirez tous les visages de la violence auprès de tous les acteurs qui sont de ce milieu. Maintenant, la politique ayant naturellement bon dos, sa part de violence est plus audible. Vous aurez aussi raison de voir une violence endémique. Mais vous n’aurez pas le droit d’oublier que l’université n’est ni le paradis ni une bande périphérique à la société. Les humains sont naturellement violents et les universitaires ne sont pas l’espèce la plus civilisée du genre. C’est vrai aussi que la violence n’est pas ce qui est attendu de l’université, et c’est là que les choses sont regrettables. Errare humanum est, perseverare diabolicum. Pro-pouvoir et pro-opposition se sont souvent affrontés parce qu’ils ne développent pas assez la culture des idées. L’université symbolise des idéologies mais ne répond plus. Certains acteurs sont trop pressés et se laissent facilement «téléguider» par des mots d’ordre politique. Présentement, je ne m’intéresse plus au syndicat étudiant. Mais je peux dire qu’une université dans laquelle le débat d’idées est mort, n’ose pas revendiquer une part de conviction politique. Les étudiants oublient même qu’ils ne sont pas respectés par leur parti. Qui d’eux est nommé ? Qui est élu ? Qui a une place dans son parti ? Qui est impliqué dans les constructions d’idées de son parti ? Si la réponse est zéro, l’argument pécuniaire prendra tout son sens. Et c’est regrettable car ce sont des miettes qui sont distribuées souvent. Parmi les solutions, l’université a son identité, ses missions, sa vision et ses objectifs. Que ses acteurs respectent ce corporatiste et se reprennent s’ils veulent que le pays relève le front».
IBRAHIMA KANDE

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Publié par

Namory BARRY

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