Emploi : Recrutement de de 65.000 jeunes, questions autour d’une gymnastique financière

vendredi 9 avril 2021 • 576 lectures • 0 commentaires

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Emploi : Recrutement de de 65.000 jeunes, questions autour d’une gymnastique financière

La problématique de l’emploi des jeunes se pose avec de plus en plus d’acuité. De sa promesse de créer 100 000 emplois par an lors de son premier mandat au million d’emplois pour son nouveau quinquennat, le président de la République peine à satisfaire ses engagements. A trois ans de la fin de son deuxième et dernier mandat, Macky Sall veut jouer son va-tout sur l’emploi des jeunes.

Pour le chef de l’Etat, la lutte contre le chômage des jeunes nécessite un nouvel élan, en raison de la crise économique sans précédent qui affecte tous les pays développés et en voie de l’être. Macky Sall a ainsi promis, lors de son Message à la Nation du 3 avril dernier, une réorientation des allocations budgétaires à hauteur de 450 milliards FCFA au moins, sur trois ans, dont 150 milliards pour cette année. Pour réaffirmer son engagement, le chef de l’Etat a rappelé, lors de la réunion hebdomadaire du Conseil des ministres de mercredi dernier, les orientations et décisions annoncées, lors de son Message à la Nation le 03 avril 2021, relatives à l’emploi des jeunes, notamment la mobilisation, à partir de mai 2021, de 80 milliards de FCfa pour le recrutement de 65 000 jeunes qui vont servir dans divers secteurs (éducation, sécurité, nettoiement, environnement et cadre de vie, culture urbaine, tourisme,…). L’Observateur décrypte avec l’expert financier, Mohamed Dia et l’enseignant-chercheur en économie à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, Dr Khadim Bamba Diagne, la gymnastique financière à laquelle l’Etat doit être confronté pour mobiliser ces ressources qui serviront à financer le Programme d’urgence pour l’emploi et l’insertion socio- économique des jeunes.
Entretien croisé.  


Comment l’Etat peut-il mobiliser autant d’argent dans un délai réduit et en plein cours d’année budgétaire ?
Mohamed Dia : «Avec la pandémie qui perdure, l’Etat était déjà dans l’impossibilité de mobiliser des ressources nécessaires. Et cette pseudo-crise sociale complique les choses. Sur le plan interne, on note que la mise en œuvre des décisions prises par l’Etat au début de la pandémie est toujours en cours et cela affecte beaucoup d’entreprises, aussi bien formelles qu’informelles. Sur le plan externe, il y a des ressources douanières qui seront affectées sans négliger la pression fiscale. Cependant, ce qu’il faut prendre en compte, c’est que dans le cadre de l’Instrument de coordination des politiques économiques (Icpe), beaucoup de réformes avaient déjà été mises en place. On peut compter le fait qu’on fasse moins recours aux comptes de dépôt et ces crédits seront mis dans les dépenses de fonctionnement ou d’investissement de l’Etat. Le résultat de cette réforme a pour but une plus grande transparence dans les travaux de construction. Le Sénégal ne pourra sortir carrément de cette crise qu’en investissant massivement dans les infrastructures avec la plus grande transparence. Enfin, l’Etat peut faire une réaffectation des ressources mobilisées. Vu que les pays en voie de développement sont moins touchés par la pandémie, ils disposent de plus de manœuvres, malgré le déficit budgétaire et l’endettement chronique. L’Etat pourrait créer de nouvelles lignes budgétaires ou une réallocation qui, dans ce cas, est plus facile et plus efficiente. On pourrait utiliser les avoirs liquides auprès des banques commerciales.»


Dr Khadim Bamba Diagne : «Le budget, c’est une prévision de recettes et de dépenses. L’Etat peut donc choisir délibérément de faire des réorientations. C'est-à-dire prendre 5 milliards FCfa ici, 10 milliards FCfa ailleurs jusqu’à obtenir 150 milliards FCfa. Il appartient alors au ministère des Finances de présenter la Loi de finances rectificative (Lfr) où on va faire les ponctions pour pouvoir collecter les 80 milliards FCfa dès le mois de mai. Une fois qu’on nous présentera cette Lfr, on pourra faire une analyse des conséquences de ces ponctions. Est-ce que si quelque part, on prend 50 milliards FCfa dans un secteur bien défini, quelles seront les conséquences ? Parce que quand on prend de l’argent dans un domaine X, ça peut avoir des conséquences dans ce secteur. Donc ce réaménagement aura forcément des conséquences. La question, c’est ce qu’on va sacrifier au profit du financement des jeunes ? Il nous faut donc connaître les sacrifices pour pouvoir estimer les conséquences. Parce que c’est très difficile de voter un budget, revenir pour corriger les prévisions et prendre en charge ces nouvelles dépenses. Ça va être très compliqué. Certes, le réaménagement budgétaire ne cause pas de problème. Ce qui cause problème, ce sont les pertes qu’on aura ailleurs. Parce que quand on tire dans un secteur autant de milliards, quelles seront les conséquences sur l’emploi dans ce domaine. Le Gouvernement doit mesurer le pour et le contre, les conséquences et les effets positifs pour pouvoir prendre une décision plus pertinente. C’est là où se situe le problème.»


Avec une dette publique qui se rapproche du plafond fixé par l’Uemoa, le Sénégal peut-il encore prendre le risque de s’endetter pour financer ce projet ?
Mohamed Dia : «Le Sénégal est dans l’obligation de s’endetter pour financer tous ces projets dans le but de ne faire de cette pandémie qu’un ralentissement pour une relance dès l’année prochaine. Le président de la République veut financer les activités d’éducation, de reforestation, de reboisement, d’hygiène publique, de sécurité, d’entretien routier et de pavage des villes. On note que des fonds ont été reçus de la Banque mondiale dans le but de la reforestation et le reboisement, donc il est opportun d’inclure ce secteur. Nous ne sommes pas loin du plafond de 70 %, mais cela ne devrait point être une priorité en ce moment. La zone devrait même, à mon humble avis, enlever ce seuil pour que les pays puissent s’endetter davantage dans le but de sauver leurs économies. Nous pouvons nous attendre à un taux d'endettement qui dépasserait le seuil de 70 %. Nous ne devons pas trop nous alarmer face à ce plafond durant cette période de crise.»
Dr Khadim Bamba Diagne : «Nous sommes à presque 67 % du taux d’endettement, on est en train de caresser le plafond de verre des 70 % fixé par l’Uemoa. C’est pour cela que l’Etat, pour ne pas augmenter son endettement, décide de faire des réallocations. C'est-à-dire au lieu d’emprunter de faire des réaménagements. L’Etat sait qu’il s’approche du plafond de verre, donc c’est très compliqué de lever de l’argent en dehors du système. La chance est que l’Etat sait qu’il ne peut plus emprunter, il ne peut que faire des réaménagements. L’endettement n’est pas donc l’option prise par l’Etat. Ça va être très compliqué pour les trois ans à venir parce qu’on est au bord du gouffre. Il faudra que l’Etat montre plus d’ingénierie financière pour continuer à maîtriser son déficit budgétaire. Ça va être très compliqué avec cet endettement qui arrive au plafond et que l’investissement qui a été fait dans un premier temps ne peut prendre en charge le remboursement de la dette.» 


Quel est le meilleur mécanisme pour mobiliser ces fonds ?
Mohamed Dia : «Vu que les charges de la dette vont baisser cette année de 10,4 %, il serait plus opportun de s’endetter davantage. Si l’Etat n’avait pas opté pour le choix keynésien, la situation pourrait être pire que ce que nous vivons présentement. Il faut saluer le fait que récemment, on note un réajustement en matière de la stratégie d’endettement. L’Etat fait plus recours aux financements concessionnels pour les projets qui ont un faible retour sur investissement et les financements concessionnels sont réservés aux projets avec un plus grand taux de rendement.
Nous devons aussi ajouter à cela que la nouvelle loi sur le partenariat public-privé pourra aussi aider dans le financement d’autres projets. Dans ce cas, l’Etat ne doit pas avoir peur de s’endetter davantage durant cette période de crise. L’endettement n’est ni bon ni mauvais, tout réside dans la manière dont les ressources sont dépensées. On doit juste nous assurer que les ressources mobilisées soient bien allouées, sinon si la dette dépasse un niveau critique, elle devient un fardeau et exerce une pression négative sur l’investissement et la croissance.»
Dr Khadim Bamba Diagne : «L’Etat n’a qu’un seul mécanisme de mobilisation : ses recettes fiscales. Maintenant l’idée de l’Etat, c’est de diminuer la fiscalité et d’augmenter l’assiette fiscale. Pour cela, il faut que syndicalistes et partenaires sociaux comprennent qu’on est au bord du gouffre avec un endettement à 67 % et sous peu, on va atteindre les 70 %. L’activité économique n’a pas encore pris sa vitesse de croisière et le problème de la jeunesse se pose avec beaucoup plus d’acuité. C’est là que le président a besoin de beaucoup plus d’intelligence pour mettre en place une nouvelle dynamique et essayer de voir comment faire pour endogénéiser son économie. Parce que l’Etat, son rôle n’est pas de donner du travail, mais de mettre en place l’environnement des affaires propices pour que les investisseurs puissent investir au Sénégal. Pour cela, il faut que l’Etat joue sur la stabilité politique. Parce qu’aujourd’hui, la plus grande richesse du Sénégal c’est sa stabilité. Il faut reconquérir la paix sociale qui va rassurer et permettre aux investisseurs directs étrangers de revenir pour créer de l’emploi.»
FALLOU FAYE

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Publié par

Namory BARRY

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