Les vérités de Me Papa Leyti Ndiaye, Bâtonnier, sur l'affaire Sonko-Adji Sarr

samedi 3 avril 2021 • 310 lectures • 0 commentaires

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Les vérités de Me Papa Leyti Ndiaye, Bâtonnier, sur l\'affaire Sonko-Adji Sarr

Bâtonnier de l’ordre des avocats du Sénégal, Me Papa Leyti Ndiaye s’était emmuré dans un silence que beaucoup d’observateurs avaient trouvé inexplicable. L’affaire de viols répétitifs présumés et menaces de mort de Ousmane Sonko sur la masseuse Adji Sarr, avait installé un malaise au sein du barreau avec des plaintes d’avocats contre leurs confrères. Pour la première fois, la robe noire rompt le silence pour asséner ses vérités.

L’affaire Adji Sarr-Ousmane Sonko a défrayé la chronique et mis à rude épreuve la quiétude de la République. Quel regard portez-vous sur ce dossier ?
Je porte sur cette affaire le regard d’un acteur de la justice. Il y a une plaignante, partie civile, un ou des mis en cause, des inculpés contre lesquels la plainte et/ou le réquisitoire est dirigé. Un procureur de la République pour requérir, des avocats pour assister, représenter, défendre, des juges pour instruire et juger. Il n’y a là rien d’original, me diriez-vous. Il s’agit d’une configuration classique qui a tout son sens et que nous devons absolument respecter, en tant que républicains. Pour dire que nous devons tous faire en sorte que cette affaire soit traitée selon les standards du procès équitable. Souffrez que je n’en dise pas plus, que chacun joue correctement sa partition et les vaches seront, comme on dit vulgairement, bien gardées. J’invite tous les acteurs à un respect scrupuleux des lois et des règles de la procédure pénale, les juges au respect des droits de la défense, mes confrères au respect des règles de leur Ordre, afin que nous revenions aux fondamentaux de la République. Laissons la justice suivre son cours, avec un regard appuyé sur la présomption d’innocence.


Cette affaire judiciaire qui a tenu en haleine la République a vu les avocats des deux camps s’illustrer sur le terrain médiatique ?
Je dois d’abord souligner que cette présence des avocats au-devant de la scène judiciaire, médiatique, politique, n’a pas que des mauvais côtés. Une république digne de ce nom ne peut pas prospérer, perdurer, scintiller sans avocat. Les avocats, du fait du caractère libéral de leur profession, du fait de cette liberté de ton et d’action qu’ils ont, chevillée au corps, sont pour ainsi dire, des ingénieurs de conception, des bâtisseurs de cathédrales, des leaders naturels et quelques fois des poils à gratter. Cela dit, en tout temps et singulièrement en temps de crise, nous sommes tous tenus par une éthique de responsabilités. Il se trouve malheureusement que le tourbillon créé par une affaire plus médiatique, j’allais dire plus sensible que les autres, provoque quelquefois une perte de repères, certains parmi nous en arrivant à transgresser, volontairement ou non, quelques-unes de nos règles. Il en est ainsi par exemple, (mais c’est simplement un exemple), de la règle tenant aux communications publiques de l’avocat. L’article 25 de notre règlement intérieur dispose que le Bâtonnier a seul, qualité pour s’exprimer publiquement au nom de l’Ordre, sur les questions d’intérêt général de la profession. L’article 26 ajoute et précise que : «les déclarations ou manifestations publiques relatives à une affaire en cours sont formellement interdites à l’avocat. Cette interdiction ne peut être levée que par autorisation écrite du Bâtonnier, soit pour rétablir l’équilibre entre les parties au procès, soit en cas de violation flagrante de la loi». Certains parmi nous, doutent de l’opportunité de laisser figurer de telles règles dans notre arsenal législatif et réglementaire. Ceci, au regard surtout de la cinétique de circulation de l’information et de la quasi incontrôlabilité des réseaux sociaux. C’est leur droit. Ce qui, en revanche et à nos yeux, ne peut pas être transgressé, ni concédé, c’est la nécessaire rigueur à apporter à l’application des lois existantes. (La loi est dure, mais c’est la loi (dura lex, sed lex). 


Le malaise s’est installé au sein du Barreau avec des plaintes d’avocats contre leurs confrères. Où est-ce que vous en têtes avec ces procédures ? Peut-on leur reprocher d’avoir failli à leurs obligations ?
Tant que les textes qui nous régissent seront là, tant qu’ils serviront à nous mettre à l’abri du désordre et de la chienlit, nous sommes tenus d’en assurer l’application et surtout de sanctionner les dérives constatées. C’est cela qui m’avait conduit, les 16 février et 1er mars 2021, à adresser à des confrères commis deux avis par lesquels, je leur rappelais avec force, les dispositions de notre règlement intérieur et les mettais en garde contre les transgressions. Certains d’entre eux ayant persisté dans les errements, j’ai dû demander l’ouverture de procédures disciplinaires, avec désignation de certains membres du Conseil de l’Ordre pour déposer des rapports qui seront examinés le moment venu, par la formation disciplinaire. Compte tenu du contexte plutôt inhabituel et de l’urgence qui s’attache à certains rappels, le Conseil de l’Ordre, autour de son Bâtonnier, a d’ailleurs convoqué certains confrères pour leur rappeler que s’ils devaient persister dans leurs attitudes, la procédure disciplinaire actuellement en cours, pourrait être adjointe à une mesure de suspension provisoire, prise sans formalités particulières et sans recours, prévue à l’article 57 de notre Règlement intérieur. Je suis persuadé que ce barreau, dont la principale force réside dans sa cohésion, restera soudé autour de ses valeurs cardinales. 


Le traitement de cette affaire a également donné lieu à des représailles contre des avocats. Quel regard l’Ordre porte-t-il sur de tels excès ?
Je saisis l’opportunité qui m’est offerte pour m’inscrire résolument dans ce qu’il est convenu d’appeler «la défense de la défense». A notre grand regret, cette affaire a instauré un précédent dangereux que nous ne saurions laisser perdurer, prospérer. Des avocats ont été attaqués verbalement et par écrit, menacés d’exactions et de mort, voués aux gémonies, leurs maisons saccagées et brûlées, simplement parce qu’ils ont fait ou sont supposés avoir fait leur métier. Une liste d’avocats a été diffusée sur les réseaux sociaux, avec leurs photographies indiquant leurs adresses personnelles et contenant des mots d’ordre précis pour leur régler leurs comptes. Ces postures anti républicaines ont conduit au saccage et à l’incendie criminel du domicile de Maître El Hadji Moustapha Diouf, qui est certes un homme politique, mais qui est aussi un avocat et qui, dans cette posture, a posé des actes de sa profession. Me Dior Diagne est indexée pour avoir, soi-disant déposé la plainte contre Ousmane Sonko. Il est aujourd’hui établi que cette plainte n’émane pas d’elle. Me Mamadou Papa Samba So, accusé d’avoir déposé cette plainte, ce qu’il conteste d’ailleurs, n’aura fait qu’un travail d’avocat... Itou pour Me Abdou Dialy Kane, que l’on n’entend pas souvent dans cette affaire. Ces confrères et j’en oublie peut-être, ont le fâcheux dénominateur commun d’être attaqués, vilipendés, menacés de mort, voués aux gémonies, alors que le seul crime que l’on puisse leur imputer, c’est d’avoir fait leur métier. Le Conseil de l’Ordre des avocats, au cours d’une réunion extraordinaire tenue le 07 mars 2021, s’est déjà vivement indigné de cette situation quasiment inédite dans notre pays et s’est engagé à se tenir résolument aux côtés des confrères, pour accompagner toutes les actions entreprises pour identifier et châtier les coupables. Par ma voix, le Barreau leur réitère sa solidarité, clame son indignation et proclame : Touche pas à mon confrère.


Pendant cette période de crise, le Bâtonnier et le Conseil de l’Ordre des avocats du Sénégal ont brillé par une absence de réaction face à ce que beaucoup considèrent comme des transgressions ?
En dépit des apparences et comme je l’ai déjà indiqué, nous avons toujours réagi promptement, à chaque fois que nous avons constaté des écarts dans les attitudes de nos confrères. Nous avons de façon quotidienne, eu des échanges téléphoniques, des entretiens en tête-à-tête, quelques fois des confrontations avec les acteurs agissant dans cette affaire. A l’occasion, nous leur avons adressé des admonestations verbales et écrites. Bref, nous avons joué notre rôle de vigile pour éviter que la chienlit s’installe dans nos rangs.


Pourquoi vous n’aviez pas communiquer sur ces diligences ? 
Nous n’avons certes pas communiqué publiquement sur ces diligences. L’explication, qu’elle plaise ou non, tient sur plusieurs axiomes : Le bruit ne fait pas de bien et le bien de fait pas de bruit. L’Ordre lui-même n’a rien à gagner, il a même tout à perdre à ajouter sa partition, à la cacophonie. Il n’a pas à stigmatiser publiquement ses membres, à moins qu’ils aient été définitivement sanctionnés à la suite de procédures contradictoires et respectueuses de tous leurs droits. Par ailleurs, dans un contexte de crise dans lequel les procédures s’enchaînent au quotidien, dans une très vive tension, il convient d’éviter que l’institution qui doit assurer la protection de ses membres, dans ce qu’il est convenu d’appeler la défense de la défense, soit elle-même, le facteur inhibiteur d’une bonne défense. Il est donc certes recommandé de faire des rappels à l’ordre généraux ou des entretiens ciblés, mais il convient d’éviter d’avoir l’air de barrer la route à la défense, sauf faute grave et caractérisée. Je dois d’ailleurs ajouter une note plus personnelle : presque par tempérament, je suis toujours gêné aux entournures lorsqu’il s’agit, même au nom de la loi, de réduire le droit à la libre expression d’un avocat. Il y a donc pour moi, une juste mesure, une ligne rouge qu’il ne faut pas franchir. En l’occurrence, elle a été quelques fois franchie, ce qui nous a conduit, le Conseil de l’Ordre et moi-même, à mettre le holà et pour ainsi dire, signer la fin de la récréation. Nous sommes persuadés que les entretiens que nous avons eus, les rappels auxquels nous avons procédé et les procédures que nous avons mises en œuvre, ramèneront la sérénité et le respect des règles dans nos rangs.


Votre amitié avec le Président Sall n’est-il pas à l’origine de votre silence et de celui de l’institution que vous dirigez, pendant cette période de crise ? 
Permettez-moi tout d’abord de faire un trait d’humour : s’il y a un secret bien gardé, c’est bien celui-là. Au delà de toutes les informations vraies ou fausses qui circulent sur les réseaux sociaux, les chaumières…, il n’y a qu’à deux reprises que j’ai publiquement rappelé cette amitié : le 4 décembre 2014, alors que j’étais maître de cérémonie de la séance inaugurale du Congrès de la Conférence internationale des barreaux de tradition juridique commune (Cib) à Diamniadio et le 9 janvier 2020, dans le discours que j’ai prononcé à la Rentrée solennelle des Cours et tribunaux, où j’ai rappelé que nous étions amis depuis 40 ans et que nos défunts parents auraient certainement apprécié de voir cet échange républicain entre leurs descendants. A cette dernière occasion, j’avais précisé que pendant les 3 ans de mon mandat et pour tout ce qui concerne les affaires de la République, c’est le Bâtonnier de l’Ordre des avocats du Sénégal qui s’adressera au président de la République. Si vous permettez quelques observations sur ce chapitre, je dirai ceci : Moi, au moins, j’assume cette amitié, y compris par temps de tempête. Je ne suis pas pour lui, un ami de l’heure présente. Ensuite, le moi est certes haïssable, mais je dois mentionner qu’avant d’en arriver là où j’en suis aujourd’hui, après avoir prêté serment à 22 ans, j’ai donné suffisamment de gages d’une certaine indépendance, d’un certain savoir-faire, pour ne pas dire d’un certain professionnalisme. Pour répondre très précisément à votre question, ce que vous appelez notre silence et qui, selon nous, est simplement de la retenue, s’explique exclusivement par les motifs que j’ai indiqués plus haut.


Des incidents ont été notés devant et dans le bureau du Doyen des Juges le 5 mars 2021, au cours de la première audition différée de Ousmane Sonko. Vous avez dû intervenir pour décanter la situation. Comment en est-on arrivé là ?
Cet incident regrettable et inédit sous certains de ses aspects, aurait pu être évité. Il est en effet inadmissible, d’une part, que des avocats se voient interdire l’accès du bureau d’un juge d’instruction, par des forces de l’ordre. C’est sans doute une première dans nos annales judiciaires. D’autre part, pour avoir dûment informé le Doyen des juges d’instruction de leur constitution en faveur de Monsieur Ousmane Sonko, les avocats de ce dernier ont été, pour le moins, surpris, indignés et l’Ordre des avocats avec eux, de constater que leur client avait été reçu, fût-ce pour un simple report, sans qu’ils aient été autorisés à accéder au bureau du juge, pour l’assister. Je dois avouer que l’incident a d’abord été très bien pris en charge par le Secrétaire général de l’Ordre, Me Ibrahima Ndiéguène. Mon rôle ayant consisté à rappeler à mon tour, comme je l’ai indiqué plus haut, qu’il était du devoir de chacun des acteurs de l’affaire, d’observer scrupuleusement les règles de la procédure pénale, les droits de la défense étant sacrés. Il ne vous a sans doute pas échappé que dans ce rôle qu’était le mien, je n’ai laissé parler que mon cœur d’avocat.
Abdoulaye DIEDHIOU

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Publié par

Namory BARRY

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