Séries au féminin : Enquête sur les téléfilms tous feux, tout femme

vendredi 26 novembre 2021 • 841 lectures • 0 commentaires

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Séries au féminin : Enquête sur les téléfilms tous feux, tout femme

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‘’Karma’’, ‘’Infidèles’’, ‘’Maîtresse d’un homme mariée’’… Les séries sénégalaises ont aujourd’hui pour dénominateur commun l’importante place accordée au personnage féminin. Elles ne sont plus seulement belles. Mais aussi intelligentes, diplômées et prennent le pouvoir. 

Pendant longtemps, elles faisaient office de marronniers. Toujours les mêmes rôles, de préférence de faible importance, prévisible, voire simpliste. Mère battue ou fille violée et violentée. Adolescente oisive qui passe sa journée à cancaner. A l’écran, sur scène, la vie de la Femme se résume à la gent masculine. Adolescente, elle a pour unique rêve de rencontrer le prince charmant. Adulte, elle est confinée au rôle d’épouse, coépouse soumise prête à renoncer à ses ambitions les plus audacieuses et les plus précieuses pour satisfaire son époux. Dans la série ‘’Awo bourou keureum’’ de la troupe Bara Yeggo, la comédienne Néné Koné use de toutes les subterfuges pour garder son homme Alioune Badara Diagne Golbert. Dans la série ‘’Mbetel’’, Rouba Sèye fait face aux pires affronts de la part de son mari qui a épousé la meilleure amie de sa fille Léna. Une jeune et belle femme sans emploi dont le mariage était un simple moyen de sortir des ennuis financiers. Dans ses représentations comme dans ses narrations, l’univers cinématographique a, pendant longtemps, consacré la prédominance masculine, malgré les prestations des actrices femmes. Une tendance qui se renverse depuis quelques années. Rejetée au second rôle, la Femme se veut désormais au centre de toutes les attentions. Les héroïnes télé ne sont plus forcément ou seulement très jeunes et très mignonnes. Elles ont d’abord pour caractéristique : l’intelligence, le caractère, l’ambition, l’obsession professionnelle, le désir de perfection personnelle. Elles ont du background. Pour Kalista Sy, scénariste de la série ‘’Maîtresse d’un homme marié’’, l’effet recherché dans ce retournement de situation est d’abord de «les mettre en valeur. Conscientiser les femmes, les inciter à devenir autonomes et indépendantes financièrement, à savoir qu’elles ont des droits».  

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«Female Gaze»

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Pour la scénariste, l’important est de montrer des femmes inspirantes, qui changent les choses, qui travaillent, qui ne dépendent de personnes et ne sont pas dans l’attente. «Ces femmes peuvent servir de rôles modèles pour les petites filles, qui peuvent ainsi imaginer différemment leur avenir. Aujourd’hui, dans le cinéma, il y a ce terme, le ‘’Female Gaze’’, une théorie féministe qui questionne la création des personnages féminins et la manière dont on les perçoit. Cela veut juste dire la vision qu’une femme porte sur une autre femme. Ce regard crée non pas un héros, mais une héroïne et donne ainsi la place qu’il faut aux femmes», poursuit Kalista. Devenues super puissantes, les femmes conduisent leur vie sans attendre le prince charmant. Elles ont leur propre agenda. Dans la série ‘’Karma’’, chacune des quatre copines a un projet professionnel. Maï, directrice d’entreprise, vise le succès en alliant parfaitement ses devoirs conjugaux et professionnels. A côté, Ndèye Marie la juriste, Amy l’artiste-peintre et Virginie la jetsetteuse, passionnée de stylisme. Dans ‘’Infidèles’’, Adelaïde, cheffe d’entreprise, confrontée à l’infidélité de son mari, refuse de mettre en péril sa société. Dans ‘’Maîtresse d’un homme marié’’, Lalla Piem Ndiaye préside aux destinées de son entreprise spécialisée dans le stylisme. La série ‘’Impact’’ met sous les feux de la rampe Mélanie Gradel, une Sénégalo-capverdienne, épouse et mère de trois enfants. Une dame de fer, ambitieuse à souhait qui s’est forgée une place, un rang, une personnalité non seulement au Sénégal, mais aussi en Afrique, en tant que femme d’affaires avec comme ambition d’être «la femme la plus influente d’Afrique». Dans ‘’Golden’’, Mage tient d’une main de fer la stabilité de sa famille et de l’entreprise familiale. Parmi les personnages féminins de ‘’Dérapages’’, figure une dame, Aby, partie de rien et qui s’est bâtie une carrière dans le digital. 


«Mamico a réussi de manière spectaculaire à faire parler les femmes»


Si la tendance a changé, c’est aussi parce qu’émergent dans l’industrie cinématographique des femmes scénaristes. «Elles ont toujours été là. C’est juste qu’on n’avait pas l’occasion de les voir prendre de la place. Là, elles prennent la place qui leur revient. Avant, les hommes ont été à la base de l’écriture, ce qui fait que les femmes ont été représentées stéréotypées, loin de la réalité, sexualisées. Il fallait de nouveaux types de représentations. Aujourd’hui, qu’il y a des femmes qui sont à l’origine ou participent à l’écriture, la vision change. Cette évolution permet d’avancer vers une société plus égalitaire», explique encore Kalista Sy qui continue : «Le public doit s’ouvrir à d’autres manières de raconter les histoires. Il faut qu’on entende les femmes raconter comment elles vivent les violences conjugales, le viol, la maternité, leur Success Story… Avec ce scandale qui secoue la toile depuis quelques jours, Mamico a réussi, de manière spectaculaire, à faire parler les femmes. Elles ont raconté les abus dont elles ont été victimes et c’est à ça que sert ce pouvoir de dire les choses. Ça participe à poser le débat, adopter de nouvelles manières de faire, rendre justice aux ayants droit et effacer les inégalités.» Dans un autre registre, la Femme est aussi racontée sans complaisance. Dans ‘’Infidèles’’, le réalisateur Ibou Guèye met en exergue la violence portée par les femmes avec leurs lots d’infidélités. Si Mbayang, crève l’écran, c’est parce qu’elle se joue des hommes comme s’ils étaient des débutants. Vicieuse et infidèle, elle se permet tous les coups. Que dire de son amie Gnilane, un as de la séduction, capable, par un simple regard, de mettre tous les hommes à ses pieds. Kate, l’avocate, aussi futée que dangereuse, tient entre ses mains les secrets de son entourage. Le héros fait ainsi place à l’héroïne.  


THIERNO DIAGNE BA, EXPERT AUDIOVISUEL, GESTIONNAIRE DES INDUSTRIES CULTURELLES : «L’avenir des séries sénégalaises se fera avec les femmes»


La Femme occupe une place de plus en plus importante dans les séries sénégalaises. Elle est devenue super puissante. Quelle lecture faites-vous, en tant que critique cinéma, de cette nouvelle posture de la Femme ?
Les séries font partie désormais de l’univers culturel. Leur prégnance dans les pratiques culturelles se mesure avec acuité. L’univers sériel est fait de fictions qui posent les problématiques sociologiques, politiques, économiques..., avec une palette d'émotions : amour, amitié, colère, peur, angoisse, passion, tendresse, etc. ‘’Notre époque est celle qui aura vu les séries devenir l’un des mouvements culturels les plus marquants”, soutient Álex Pińa, créateur de la série espagnole “La Casa de Papel”. Les séries nous racontent le monde et la FEMME est au cœur de la création, c’est presque un monde fait de femmes. Les personnages féminins sont de plus en plus puissants. Nous pouvons citer des séries dans lesquelles le personnage féminin s’impose avec une forte caractérisation : l’avocate Analis Keating dans “Murder”, la chargée des relations publiques Olivia Pope dans “Scandal”, Jessica Pearson dans “Suit”, Tokyo dans “La Casa de Papel”, Kate Mulgrew dans “Orange is the new black”, Khaleesi la mère des Dragons dans “Game of Thrones”. Ainsi les femmes aspirent à des rôles qui ont de la profondeur et qui marquent les esprits.
Au Sénégal, Madjiguène dans la série “Golden” gère sa famille avec ténacité et tient d’une main de fer l'entreprise familiale. Elle a construit son mari. Dans "Dérapages", Aby, jeune diplômée, s’est faite toute seule et elle se méfie des hommes à cause de son enfance difficile. Il y a aussi l'avocate Dalanda dans "Maîtresse d’un Homme Marié” avec un fort caractère, et Marième Dial de la même série, dont le personnage ne laisse personne indifférent.
Dans “Karma”, les personnages de Ndèye Marie, Maï, Virginie et Amy Léa sont superbement bien travaillés, mettant en scène l’amitié entre femmes avec ses coups bas, ses fracas et ses tracas. La série, c’est aussi des rapports entre femmes, d’une part, et, d'autre part, l’amour en filigrane avec son lot de trahison, de désillusion, de regrets. Il y a une séparation entre le bien et le mal. Autant dans “Karma”, la créatrice met à nu la violence des hommes sur les femmes, autant dans “Infidèles”, il est question de la violence portée par des femmes avec en toile de fond l’infidélité.
Dans cette série, les femmes croquent la vie à pleines dents et le mariage est un fardeau. C’est tout le contraire de “Une Femme, un Mari” dans laquelle le mariage est un idéal, voire un droit pour toute femme.
 
Selon vous, qu’est-ce qui est recherché à travers ce pouvoir octroyé aux femmes dans les séries et à quelle période peut-on situer la transition ?
Le héros faisant place à l’héroïne peut garantir le succès d’une série. Certaines études montrent aussi que les femmes sont plus nombreuses à regarder les séries. Elles sont fidèles à leurs séries préférées. Il s’y ajoute que les femmes sont aujourd'hui présentes dans le secteur et elles s’activent dans le processus de la création des séries : La série sénégalaise la plus célèbre "Maîtresse d’un Homme Marié”, a été créée par la scénariste-showrunner Kalista Sy. La scénariste-réalisatrice Fatou Kandé Senghor a remporté le prix de la meilleure série au Fespaco 2021, avec "Walabok". Il s’agit d’une série avec un souffle nouveau sur le Hip-hop et le personnage principal est une jeune fille, Mossane. Influencée par le Rap dans la banlieue dakaroise, elle rêve d’indépendance et de liberté. La série “Karma” est créée à partir des Chroniques de Afi Dou Anne dite Cendres, et est brillamment réalisée par le talentueux El Hadji Cissokho. La série ‘’Ninki Nanka’’ a été créée par l’auteure Sokhna Benga. 


Ce fort personnage accentuerait-il le succès de ces femmes dans le milieu et leur ouverture dans le monde ?
Le personnage bien travaillé supplante parfois la comédienne. Les sériephiles retiennent leurs noms de scène et non leurs vrais noms. On parlera de Lala maîtresse, Dialika maîtresse, Virginie Karma, Mossane Walabok, Diarra infidèle, etc. Ces personnages sont des messages et portent des messages. Le public féminin s’y projette et s’y identifie. A travers les personnages féminins, il y a un message d’une portée féministe explicite, comme nous le constatons dans “Maîtresse d’un homme marié”, “Karma” ou “Walabok”...


Est-ce que ces rôles, incarnés aujourd’hui par les femmes (infidèles, manipulatrices, prêtes à mentir pour arriver à leur fin…) dans les séries, ne dénaturent pas la valeur de la Femme sénégalaise ?
Nous sommes dans un univers fictionnel. Que des femmes jouent les rôles de personnages manipulateurs, volages n’enlève en rien la valeur de la Femme. Ces fictions sont des miroirs de la société et nulle société n’est faite uniquement de valeurs. Dans la vie réelle, la Femme tue, ment, manipule et est objet de désirs et de délires. Dominique Moïsi (2016) avait raison, sans doute, d’écrire que ces séries “exploitent des sentiments connus de tous et de toutes. La peur, mais aussi l’amour, le courage, l’amitié, l'orgueil, l’hypocrisie, l'infidélité...".
Ainsi, les femmes se sont appropriées des séries comme elles l’avaient fait pour le Roman avec les Mariama Bâ, Aminata Sow Fall, Calixthe Beyala ... pour donner leurs points de vue, poser leurs regards sur leurs sociétés, sur le monde et sur des sujets qui les concernent particulièrement. C'est intéressant de voir que les femmes font bouger les lignes au Sénégal. Ne nous y trompons pas, l’avenir des séries sénégalaises se fera avec les femmes.


AIDA COUMBA DIOP

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Publié par

Namory BARRY

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